Lorde

Lorde règne

Texte : Robert Tighe
Photos : Charles Howells 

Throwback Thursday : Portrait de la Néo-Zélandaise Ella Yelich-O’Connor, lycéenne à la voix sulfureuse, présentée comme la prochaine méga star de la pop.

Ella Yelich-O’Connor, 17 ans, vit un rêve. En février 2012, elle tweete dans l’anonymat des paroles de Modest Mouse, un groupe américain de rock indie : “Oh the dashboard melted but we still have the radio” (« Oh, le tableau de bord a fondu mais nous avons toujours la radio »). Tout en se plaignant de la reprise des cours au lycée : « #grrr #school #grrr ». 

Lorde

Fulgurance. À sa sortie, Pure Heroine, le 1er album de Lorde, accède à la 1re place des charts australiens et néo-zélandais et se positionne à la 3e place du Billboard 200 américain. 

© Getty Images

 Le 3 octobre, la Néo-Zélandaise qui vit à Devonport, banlieue huppée avec front de mer sur la côte nord d’Auckland, tweete à nouveau : « J’hallucine ! Royals est numéro 1 aux US. » Scott Maclachlan, son manager chez Universal, confirme l’ascension en boulet de canon de la jeune songwriter : « C’était surréaliste. » Tout commence en 2009 quand Maclachlan reçoit une vidéo qui met en lumière une gamine de 12 ans lors d’un spectacle scolaire. Cette dernière lui explique aussi qu’elle compte devenir auteur-compositeur avec Lorde comme nom d’artiste. Il n’en faut pas plus pour convaincre Maclachlan. Il lui fait signer un contrat, lui présente une flopée de producteurs et de songwriters, tout en mettant à sa disposition les moyens matériels pour trouver son son. Mais aucune de ces rencontres ne provoque le déclic jusqu’à ce jour de 2011 où son chemin croise celui de Joel Little, un producteur local, dans un studio d’enregistrement d’Auckland.

« Nous avons beaucoup parlé musique », rembobine Little, ce trentenaire gaillard qui, avant de passer derrière la table de mixage, a été le chanteur de Goodnight Nurse, un groupe pop-punk kiwi. « À chacune de nos rencontres, Ella repartait avec des “devoirs” à faire… ou plutôt à écouter. Elle ne connaissait pas Prince. Ni Snoop Dogg, qu’on aperçoit dans les vidéos de Katy Perry. Elle le considérait comme un gars du genre loser ! Parce qu’elle ignorait tout de son gangster rap des années 90. De son côté, elle m’a fait découvrir la musique qu’elle aimait, The Weeknd, James Blake… On s’est passé un tas de morceaux pop gentillets. » Les débuts de leur collaboration ne produisent rien de concret.
 

« And we’ll never be royals (royals), it don’t run in our blood, that kind of luxe just ain’t for us, we crave a different kind of buzz; Let me be your ruler (ruler), you can call me Queen Bee and baby I’ll rule (I’ll rule, I’ll rule, I’ll rule), let me live that fantasy » 
"Royals” - Lorde

Au mois de juillet 2012, Ella déboule au studio avec les paroles de Royals qui va devenir son premier single. Little tricote un rythme, puis ils élaborent ensemble une mélodie qui sied aux paroles. Un tube est né. Qui déferle sur les ondes du monde et d’Internet. « J’aimais le morceau mais je n’étais pas sûre qu’il plaise, dit Lorde. Joel, lui, en était convaincu. Je ne pensais pas que les radios en feraient un tel succès. » 

Au début du mois d’octobre, Royals dépasse Wrecking Ball de Miley Cyrus au sommet du hit-parade américain. Lorde devient la plus jeune artiste solo à être n° 1 du Billboard depuis 1987. Son âge est tabou. « On me pose souvent cette drôle de question de manière détournée. Par exemple : “Comment trouve-t-on les thèmes de ses chansons quand on a seulement 16 ans ?” Je réponds aussi sec : “Où voulez-vous en venir ?” J’ai 16 ans, je ne suis plus un bébé. » À bien des égards, Lorde se révèle être une ado tout à fait normale : « Je vais au lycée, je prends le bus, je suis relou et ma chambre est un sacré bazar. »

L’exploration de l’adolescence dans les chansons n’est pas nouvelle. Le succès de Lorde tient à son authenticité. « Ella décrit sa vie avec justesse. Les jeunes s’identifient à elle, ils se reconnaissent et adhèrent à 100 % à ses textes, tranche Maclachlan. Elle est l’antithèse d’une Miley Cyrus, plus dans la provocation et dont l’ambition est basée sur le paraître. La musique d’Ella ne touche pas seulement les ados. J’ai 44 ans et je n’oublierai jamais la première fois que j’ai écouté Going Underground et A Town Called Malice de The Jam. C’était comme si Paul Weller racontait ma vie, j’en garde une sensation très forte. D’une certaine manière, c’est la même chose avec Ella. Chacune de ses paroles trouve un écho chez ceux qui les écoutent. » 

Pour la lycéenne, cet engouement s’explique plus simplement : « Si un grand nombre de gens peuvent s’identifier, c’est peut-être parce que je ne parle pas seulement de soirées en club. » Lorde bannit les clichés sur la fête, les rencontres et les séparations amoureuses caractéristiques de l’âge ingrat. En quelques mots bien choisis, Ella dépeint les émotions et les réelles préoccupations de la jeunesse.

Des couplets tels que “This dream isn’t feeling sweet/We’re reeling through the midnight streets/I’ve never felt more alone/It feels so scary getting old” (« Ce rêve n’est pas doux/Nous titubons dans les rues de minuit/Je ne me suis jamais sentie si seule/Quelle angoisse de devenir vieux ») du morceau Ribs, ou encore “I’ll let you in something big/I am not a white teeth teen/I tried to join but never did” (« Je vais t’emmener vers quelque chose de grand/Je ne suis pas une ado aux dents blanches/J’ai essayé de m’intégrer mais j’ai échoué ») tiré de White Teeth Teens sonnent comme de véritables concentrés de vie. Dans A World Alone, le couplet “Maybe the internet raised us/Or maybe people are jerks ?” (« Peut-être qu’Internet nous a éduqués/Ou peut-être que les gens sont des cons ») prend le ton d’une réflexion d’ordre social. 

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La charmante demoiselle prend du recul : « Je ne veux pas faire la morale. Les adolescents détestent ça, d’autant qu’on la leur fait déjà assez. Je décris ce que j’observe, je me pose en témoin, je pointe du doigt. Les ados, lorsqu’ils sont mis en scène (dans les clips vidéo, dans les films…) sont souvent contraints d’incarner des versions d’eux-mêmes déconnectées de la réalité. Les adultes semblent avoir oublié ce que c’est que d’avoir notre âge. Mon point de vue est plus réaliste parce que je le vis. » Ses amis sont-ils flattés ou gênés quand ils se reconnaissent dans une chanson ? « Je suis très entourée. Chacun pense qu’il s’agit de l’autre. J’espère être suffisamment subtile. » 

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De-ci de-là. Hip-hop, musique électro, pop… Lorde et Joel Little grappillent tous azimuts pour concocter des mélodies pop imparables.

 Le succès grandissant perturbe-t-il ses relations ? « Ce n’est pas toujours évident quand je suis à New York alors que les autres sont au lycée, à Auckland. Mais mes amis m’apprécient pour ce que je suis et pas ce que je fais. Du moins j’espère que c’est le cas avec mes amis d’enfance. » Si les paroles de Lorde invitent à la réflexion, sa musique n’en est pas moins pénétrante. Un son clair, moderne et minimaliste qui évoque avec finesse d’autres genres musicaux. « Je suis une enfant d’Internet. J’emprunte ce que j’aime dans la musique électro, le hip-hop et la pop. » Joel Little, son acolyte aux sons, crée la plupart des rythmes et effets avec le logiciel audio Pro Tools. Pure Heroine, le premier album de Lorde, ne comporte qu’un seul morceau à la guitare, A World Alone, un morceau basé sur trois accords. Little y joue aussi du synthé. « Je ne suis pas une virtuose. Je me lance et parfois quelque chose de bon en sort. Il faut se faire confiance… un jour ou l’autre, ça finit toujours par porter ses fruits. »

« Si un grand nombre de gens peuvent s’identifier, c’est peut-être parce que je ne parle pas seulement de soirées en club. »

Puis vient la voix puissante de Lorde que Little ne manque pas de sublimer. « Elle est si particulière qu’isolée, elle sonne comme un véritable instrument. Nous l’enregistrons souvent sur plusieurs pistes pensées à l’origine pour la guitare ou le synthé. Cela crée plus d’intensité. Les mélodies sont pétillantes et rendent les morceaux accessibles. Artistiquement parlant, il se passe des trucs intéressants, pas dans les cinq premières secondes du morceau mais tout se construit progressivement. Le public demandait un son plus frais. Sa musique respecte les auditeurs. Ils souhaitent écouter des morceaux novateurs. »

Little se souvient encore de la première fois où Lorde a chanté pour lui au studio. « Je me suis dit : “C’est le jackpot !” C’est un rêve de travailler avec quelqu’un d’aussi talentueux. Quand elle chante, on a la sensation qu’elle touche à l’insondable. Sa voix est la douceur même, tout en vous donnant le sentiment qu’elle peut vous anéantir si vous la contrariez. C’est beau et flippant en même temps. » Ce qui est encore plus effrayant, ce sont les proportions que l’effet Lorde pourrait prendre.
 

Expansion. Lorde au Madame JoJo’s, un club londonien, en septembre 2013 (ci-contre). Elle a grandi dans la banlieue d’Auckland et vit aujourd’hui à New York. Amérique, Océanie et Europe : plus que deux continents et la jeune chanteuse aura fait le tour du monde.

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« Les dates pour les festivals de Coachella (en avril en Californie) et de Lollapalooza (en août à Chicago) sont confirmées. Glastonbury (en juin en Angleterre) devrait se faire aussi, dit Maclachlan. Si elle le voulait, elle pourrait travailler tous les jours de l’année. » Lorde : « Je décide de chaque voyage et de chaque concert que je donne. J’ai encore des samedis soirs de libre que je passe avec mes amis d’école ou en soirée chez les uns et les autres. C’est l’avantage de vivre en Nouvelle-Zélande, ma vie est restée presque la même. Bien sûr, j’ai des obligations professionnelles qui m’éloignent de mes copains mais j’ai le sentiment de ne rien rater. Jusque-là, ce n’est que du plaisir. »

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03 2014 The Red Bulletin

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