Clubnight Elrow at Space Ibiza

Dernière nuit au space

Texte : Florian Obkircher
Photos : Khris Cowley

Jules César et Gengis Khan se déhanchent à côté d’un dragon chinois, un drakkar viking glisse sur une foule pailletée ivre de décibels, et des sourires orgastiques émergent derrière les pluies de confettis… Bienvenue à Elrow, la soirée d’Ibiza la plus extravagante de l’année. The Red Bulletin a rejoint quelques 8 000 fêtards au Space, le temps d’une nuit mémorable.

23h30

Des rues bondées encombrées par les badauds et les taxis, des rabatteurs criards, des relents de viande grillée, un océan d’enseignes lumineuses crachant leurs néons au-dessus d’une foule jeune et débridée, bien décidée à profiter de cette nouvelle nuit qui commence… Nul doute : vous êtes à Playa d’en Bossa. En journée, cette paisible artère de deux kilomètres aux abords d’Ibiza rappelle au visiteur que la ville est (aussi) un lieu de villégiature pour retraités allemands. Mais quand la nuit tombe, le décor, le public et l’ambiance changent radicalement, et vous vous retrouvez plongé dans ce qui est, sans conteste, l’une des rues les plus animées d’Europe, avec en moyenne 40 000 fêtards qui se pressent chaque week-end dans les clubs les plus renommés de la capitale. L’épicentre de ce haut lieu de la musique électro était, jusqu’à sa fermeture récente et définitive, le Space, un club de 2 300 m² ouvert en 1989, élu quatre fois meilleur club du monde par les International Dance Music Awards.

© youtube // elrow

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00h10

Un taxi s’arrête devant l’entrée du Space : les deux gaillards qui en sortent sont bien évidemment déguisés pour l’occasion. Costume de pharaon avec belle barbe longue et torse dénudé pour l’un, tunique pourpre de viking avec casque à cornes et glaive en plastique pour l’autre.

Le concept des soirées Elrow ? Confettis et bonne humeur pour des marathoniens de la nuit en quête du bonheur absolu.


Mais Javier, 24 ans et son pote Mario, 27 ans, savent qu’ils ne seront pas les plus originaux de la soirée : « On va passer presque inaperçus ! » Les deux Madrilènes travaillent tout l’été comme serveurs sur l’île, et comptent bien profiter, ce soir, de la fête la plus attendue de l’année : Elrow.

Elrow, avant d’être le grand rendez-vous du samedi soir à Ibiza, est un concept né il y a six ans d’une lubie d’un natif de l’île : Juan Arnau Junior, qui voulait recréer l’ambiance épicurienne des premières années de la movida locale, avec au programme : des paillettes, du show, de l’extravagance. 

La première Elrow se tient à Barcelone, mais l’idée plaît tellement qu’elle s’exporte partout : aujourd’hui, la Elrow Family est invitée à organiser ses fiestas hors du commun dans les meilleurs clubs d’Europe (à Paris et Marseille dernièrement), des États-Unis et d’Amérique du Sud. L’été, la troupe pose ses valises dans l’île natale de Juan Arnau. À savoir : tous les samedis, au Space. « Elrow, c’est un peu le Studio 54 de notre génération », s’enthousiasme Mario. « Un lieu hors du temps où l’on oublie le quotidien. »

À regarder la file d’attente qui s’étire, interminable, devant le club, on se dit qu’il a raison. Sur plus de cinquante mètres, des chevaliers, des ninjas, des martiens… Le thème de la soirée : les grandes migrations. Devant la porte, plus de 8 000 nomades trépignent d’impatience.

Clubnight Elrow at Space Ibiza

Provisions indispensables pour tenir tout l’été : quatre tonnes de confettis géants.

00h50

À l’entrée, Andres salue les clubbeurs avec la même verve extatique que le chapelier fou d’Alice au Pays des Merveilles. Comédien de métier, il joue du Shakespeare en semaine, mais le samedi soir, il chausse ses grosses lunettes seventies et son haut-de-forme XXL pour accueillir, dans son beau costume en latex orange, les visiteurs qui entrent. Et livre ses tuyaux : « Soyez à deux heures pile au milieu de la piste, si possible sans verre dans la main. »

Chaque samedi, le thème et les décors de la soirée changent : il faut douze heures à l’équipe d’Elrow pour transformer le Space en Pays des Merveilles.

01h20

La piste principale et le cœur de l’organisme Space, c’est la Discoteca. Capacité : 2 000 personnes, et autant de paires d’yeux qu’il va falloir régaler. Une tâche dont la famille Elrow semble plus que ravie de s’acquitter. En douze heures chrono, l’endroit est métamorphosé. Comme si des décorateurs sous acide avaient redesigné Disneyland. Au milieu de la piste, un baobab géant éclairé de lumière noire, une tête de dragon chinois de plus de deux mètres, une immense pyramide aztèque en guise de DJ-booth. Pas besoin de prendre un trip ce soir pour décoller.

elrow - Por una noche el Oeste se apoderó de Space... | Facebook

Por una noche el Oeste se apoderó de Space Ibiza... ¡Y fue sensacional! SEE YOU EVERY SATURDAY AT SPACE IBIZA!! #elrowibiza Fotografías por Faris Villena

01h40

Du côté de la scène, accoudé au bar VIP, se tient un homme d’une trentaine d’années, cheveux courts et tout de noir vêtu : il s’agit de Juan Arnau Junior, l’organisateur des soirées Elrow et le plus jeune membre d’une des familles les plus célèbres de la nuit d’Ibiza. Les Arnau ont acheté leur premier bar en 1870 et règnent sur le monde de la nuit depuis six générations. Lorsque Juan a eu l’idée d’une party « bon enfant » avec confettis, animaux gonflables et pistolets à eau, la mode était aux soirées minimalistes à la berlinoise, sans décor ni fioritures musicales, trop sérieuses et trop éloignées du concept de fêtes telles qu’on les aime en Espagne.

« Quand on mixe lors d’une Elrow, on oublie son ego : on fait partie de ce spectacle de tarés au même titre que tout le monde. » Andrea Oliva, DJ
Andrea Oliva, DJ


L’idée était trop simple pour ne pas fonctionner. « Lors des premières Elrow, les visiteurs emmenaient avec eux des artistes de rue qui improvisaient des spectacles. »

Le concept était né. Alors que dans les autres capitales de la musique électro, à Londres et à Berlin, on se dandinait dans des hangars sinistres sur des beats monotones, les Espagnols venaient leur rappeler leur conception de la fiesta : du spectacle, de la joie, et de l’extravagance. Et ça plaît : Juan et ses amis organisent en moyenne cinquante événements par an, sur trois continents. 

Mais leur QG reste à Ibiza : c’est là que leurs équipes de 60 designers travaillent sur les décors et les costumes des 120 acrobates qui viendront animer chacun des spectacles. « Nous faisons fabriquer nos confettis en Chine, explique-t-il. Impossible d’en trouver de cette taille en Europe, et rien que cet été, nous en avons utilisé pas moins de quatre tonnes. » Fait rare à Ibiza, compte tenu de l’offre : les soirées de Juan affichent très souvent complet. Un succès qu’il explique sobrement : « Les gens viennent parce qu’aucune des soirées Elrow ne ressemble à la précédente. La seule chose qui ne change pas, c’est l’effet de surprise. »

Clubnight Elrow at Space Ibiza

Décadence romaine ou invasions barbares ? Sur la piste, les époques se fondent  au milieu des acrobates. Décollage. 

01h58

Pas un centimètre carré de libre sur le dancefloor de la Discoteca, les gens se pressent de plus en plus au centre de la piste pour admirer le clou du spectacle. Les beats ralentissent, la lumière s’éteint… À deux heures pile, c’est l’apothéose : au milieu des fumigènes et des stroboscopes, la foule ravie assiste à un étrange défilé : déambulant sur leurs échasses, Gengis Khan, Jules César et un Avatar tout bleu, suivis d’un drakkar affublé d’une poupée SM en guise de figure de proue. Puis arrive Alexandre le Grand, perché sur les épaules d’un Moïse dévorant les Tables des Dix Commandements. C’est à ce moment qu’on fait la différence entre les habitués des soirées Elrow et les néophytes : tandis que les uns dansent, imperturbables, au milieu des échasses, les autres fixent les acrobates, ahuris : « C’est mieux qu’un trip de LSD ! », lance l’un d’eux. 

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elrow Ibiza - La semana pasada nos fuimos de viaje psicodélico y ¡fue una experiencia única! ¿Quieres revivirlo? No te pierdas las imágenes de una noche...

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02h20

Il y a maintenant trente paires d’échasses sur la piste et l’ambiance est déchaînée. Tout à coup, le DJ coupe les basses… Explosion de confettis. Les visages béats des danseurs disparaissent dans un tourbillon de couleurs, c’est le bouquet final du premier des quatre shows programmés ce soir.

03h30

Le doyen des danseurs se tient, tout sourire, sur la piste : à 60 ans, Juan Arnau Senior est un peu le parrain du monde de la nuit en Espagne, une légende vivante qui possède le Florida 135, un des clubs les plus célèbres du pays, ouvert par son père en 1942. Juan Senior soutient son fiston, Juan Jr., depuis les débuts de l’aventure Elrow : « Mon père m’a appris une chose : tu ne peux avoir de succès que si tu fais toi-même partie de la fête. » Et le senior, ça fait 60 ans qu’il en fait partie : « Je suis né dans le casino de mon grand-père. » Alors que trop de patrons de club préfèrent se retirer dans leurs bureaux pour gérer leur business de loin, lui sait qu’un bon gérant se tient toute la nuit devant l’entrée pour accueillir les gens et tâter l’ambiance. « Il faut parler aux gens, s’assurer qu’ils s’amusent et qu’ils profitent de chaque seconde de la soirée. Ce n’est que comme ça que tu les fais revenir. » Quand on lui demande s’il n’est pas fatigué de le faire après toutes ces années : « Hahaha, en fait, vous voulez savoir si je vais rester jusqu’au bout de la nuit ? Bien évidemment ! »

Une explosion de confettis, et les danseurs déchaînés disparaissent dans un tourbillon de couleurs.

03h45

Un mouvement de foule se crée autour de la scène centrale : trois jolies clownettes court-vêtues viennent d’amener de grosses boîtes blanches pour un rituel très attendu : la distribution des déguisements, également appelé avec un peu d’ironie par les habitués « le repas des fauves ». Les mains se tendent, les objets volent : sombreros et autres chapeaux, biberons, nez de clown, perruques de toutes les couleurs, masques d’animaux, lunettes seventies… Il y en aura pour tout le monde.

Canadian DJ Art Department, known for his high-octane deep-house style, is tonight’s star guest

Voici, Jonny White, aka Art Department (Canada), lui et sa deep house sont guests d’honneur.

05h10

Rendez-vous sur la terrasse du club, pour aller profiter d’un des DJ’s qui officient ce soir : le DJ Andrea Oliva. Le Suisse, adepte de la house, en est à sa quatrième nuit blanche, et mixe depuis plus de cinq heures : pourtant, il n’échangerait sa place pour rien au monde.

Visiblement crevé mais heureux, il explique : « Dans les grands clubs d’Ibiza, les DJ’s stars ne peuvent en général mixer que deux heures maxi. Ici, c’est différent : tu as le temps d’emmener les gens très loin dans ton délire. »

Contrairement à la tendance actuelle à Ibiza, où les clubs rivalisent pour mettre dans leurs programmes le plus de « grands noms » possible, les soirées Elrow ne misent pas tout sur le DJ : « Il faut oublier son ego : on fait partie de ce spectacle de tarés au même titre que tout le monde. »

Clubnight Elrow at Space Ibiza

L’équipe d’Elrow transforme le space en vaste terrain de jeux pour adultes en moins de 12 heures. 

06h15

Oliva fait monter la sauce pour un final grandiose : au moment où Dem A Pree de Patrick Topping, sur un remix de Raumakustik, retentit dans la salle, les mains se lèvent d’un coup. On reconnaît alors Mario et Javier : Mario a perdu sa tunique (il ne sait plus où ni quand) et danse en slip. Quand on leur demande ce qu’ils pensent de la soirée : « La meilleure Elrow de la saison ! Quoique… ». Pas facile de choisir : ils gardent aussi un souvenir mémorable de la Psychedelic Trip et de la Rowlympic Games.

Shots by NACHTSCHADUW

Shots by NACHTSCHADUW

07h10

Dernier morceau avant la fin de partie pour le DJ-maison De La Swing : debout sur le bar, des bonnes sœurs invitent des chevaliers à danser au son de Running Nowhere de Theo Kottis. Puis c’est le dur rappel à la réalité : le DJ baisse le son, les lumières se rallument, et les vigiles invitent gentiment les fêtards à aller poursuivre leur nuit ailleurs. L’un d’eux ne semble d’ailleurs pas prêt de rentrer se coucher : « Fiston ! crie Juan Arnau Senior à son rejeton, c’est par où, l’after ? »

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02 2017 The Red Bulletin

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