Christophe Guibert

La science du metal

Texte: Pierre-Henri Camy 
Photos : Chris Saunders
Stylisme : Edem Dossou

Satanistes, incultes, oisifs les hardos ? Que dalle ! Avec ses études sur les festivaliers du Hellfest, le sociologue Christophe Guibert explose vos – nos – idées reçues sur les headbangers.

Tout le monde côtoie un fan de hard rock. Votre banquier ou votre collègue sont peut-être des fondus de speed metal. Impensable si pour vous le fan de hard doit être forcément hirsute, porter des T-shirts morbides, n’avoir d’intérêt que pour une musique réputée brutale, et n’être que peu visible dans la « société ». En marge du festival Hellfest organisé à Clisson (44) depuis 12 ans, ces a priori envers les amateurs de musique metal ont libéré la parole de certains politiques. Pour eux, le Hellfest rassemble des satanistes sans valeurs, néfastes à l’ordre. Un participant au Hellfest, ami du rock dur et sociologue maître de conférences à l’université d’Angers, Christophe Guibert (40 ans) s’est penché sur les métaleux, afin de faire évoluer les mentalités à leur sujet. La parole à Dr Socio & Mister Metal.

THE RED BULLETIN : Ce sont les anti-Hellfest qui vous ont motivé à mener vos enquêtes ? Un ras-le-bol ?

CHRISTOPHE GUIBERT : En 2010, il y a eu tout un ramdam politico-médiatique autour du festival, avec des interventions d’élus politiques qui prenaient position contre le Hellfest. Leurs arguments me questionnaient personnellement. C’est un réflexe de compréhension du monde social, de sociologue, qui m’a poussé à lancer ces études : j’entends des discours et il me semble qu’il y a des réalités qui ne sont pas en lien avec ces discours. J’ai spontanément eu l’envie de questionner ces festivaliers, pour savoir si les discours qui les caractérisaient étaient vrais ou pas. C’est pourquoi je vais focaliser mon propos sur les festivaliers du Hellfest, pas les fans de metal au sens large.

Découvrez l’envers d’un grand festival metal dans le documentaire Open the doors: Hellfest sur Red Bull TV.

Open The Doors: Hellfest | French Language Version

Découvrez les coulisses du 2è plus gros évènement musical en France, le Hellfest, monté par et pour des fans.

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Comment avez-vous enquêté ?

En 2011 puis en 2015, via un questionnaire sur le site Internet du Hellfest, j’ai mené deux enquêtes sur les festivaliers du Hellfest et j’ai récolté les réponses de 8 700 personnes en 2011, puis de 10 400 en 2015. Ces études étaient motivées par mon approche de sociologue : comprendre l’envers du décor, dépasser les idées préconçues, les croyances et les préjugés.

Leçon #1 : on peut être metal sans se vêtir metal

« Au quotidien, vous habillez-vous à la mode “metal” (T-shirt de groupe de musique, vêtements gothiques, bijoux, accessoires…) ? » On s’attend à ce qu’une majorité de participants au Hellfest répondent par la positive, mais l’étude de 2015 de Guibert prouve que le hard rockeur n’est pas si évident à identifier. 

Tous les jours ou presque 16,6 %
Régulièrement (au moins une fois par semaine) 19,3 %
Parfois quelques fois par mois 22,9 %
Plus rarement 18,5 %
Jamais 22,6 %


Pourquoi ces clichés autour du metal ?

Moins on connaît un univers, plus on a tendance à lui affubler des croyances, des préjugés, négatifs comme positifs. Là où il y a méconnaissance, il y a cliché. Ceux touchant au metal partent, d’une part, de cette méconnaissance, et d’autre part, il est vrai qu’il s’agit d’un univers musical singulier, avec une musique qui se joue plutôt fort, un folklore corporel propre avec les tatouages, les cheveux longs, la prédominance du noir, les crânes, les crucifix renversés… un univers folklorique qui fait qu’on peut se dire à propos des headbangers, quand on ne les connaît pas : « Mais qui sont ces fous furieux ? » !

Pas que des mecs, visiblement ! Près d’un quart des festivaliers sont des festivalières, pourquoi ?

Historiquement, le hard rock est un genre plutôt masculin, mais on observe un processus de féminisation. Le fait que ce festival et le genre metal soient aujourd’hui symboliquement et culturellement plus acceptés et plus acceptables fait que les festivalières s’autorisent plus qu’avant de dire et d’assumer qu’elles sont présentes au festival Hellfest. 

Hellfest : scène

« Une très grande partie des festivaliers les plus diplômés vont écouter du jazz, du classique, ou tous les genres musicaux. On parle alors d’omnivorité culturelle. »

© Nicko Guihal

La bonne réputation du festival rassure et motive donc les filles à s’y rendre ?

Je ne pourrais pas le prouver scientifiquement ni statistiquement, mais si l’on s’intéresse au traitement journalistique de ce festival, il est intéressant de voir comment il a évolué. À l’époque des débats politiques, on parlait du Hellfest dans les pages Société ou Politique des grands quotidiens nationaux.

Leçon #2 : le hardos a un haut niveau d’éducation

« Statistiquement le public est très diplômé avec près des ⅔ des festivaliers titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur et près d’un quart des festivaliers titulaires d’un Bac +5 ou plus », dit Guibert. Voici des données révélatrices de cet état de fait en 2015. Bon point au hardos !

Sans diplôme 3,1 %
BTS 13 %
Ingénieur 8,2 %
Licence 15,4 %
Master 11,5 %


Désormais, il est traité dans les pages Culture, car c’est un univers musical culturellement accepté et acceptable. Il n’y a pas de déviance, de meurtre ni de violence au Hellfest. En tout cas, les rapports de gendarmerie montrent bien qu’il ne se passe rien de criminel !

Pourtant, beaucoup restent enfermés dans leurs idées reçues, « le hardos est un oisif, qui ne trouve d’intérêt que dans le metal et la bière »…

Il y a quand même un cliché qu’il est difficile de battre en brèche, c’est la consommation de bière certainement plus importante que la moyenne au Hellfest (rires). Au-delà, les enquêtes montrent que le taux de chômage chez les festivaliers est largement inférieur à la moyenne nationale. Il y a une sur-représentation des classes sociales les plus favorisées, ingénieurs, cadres supérieurs, chefs d’entreprise, et une sous-représentation des classes sociales les plus modestes. C’est  ce qui m’a le plus étonné.

Hellfest

« Des personnes respectueuses, pas des gars qui cassent tout… »

© Nicko Guihal

Le festivalier hard-rockeur a donc été plutôt studieux, a réussi dans ses études, jusqu’à arriver à des postes dans les fonctions supérieures ?

Statistiquement, oui. Ces résultats contredisent l’idée que les participants à un festival dédié au metal seraient oisifs et mal insérés socialement. C’est faux ! On parle d’individus qui sont socialement bien insérés, plus diplômés que la moyenne, qui occupent des positions plutôt élevées dans l’espace social.

Leçon #3 : le fan de hard n’écoute pas que du hard 

Un petit reggae pour se remettre d’une surdose de metal ? 22,9 % des festivaliers interrogés en 2015 se sont déclarés amateurs de sons jamaïcains. On trouve même au Hellfest des amateurs de RnB. De quoi surprendre ceux pour qui le fan de hard n’a d’oreilles que pour… le hard !

RnB 3 %
Hip-hop 15,5 %
Jazz 26,6 %
Reggae 22,9 %
Classique 39,8 %


Attention, chers lecteurs, votre patron est peut-être un inconditionnel de death metal…

Exactement ! En France, il y a des manières d’être ou de faire qui sont culturellement codées, il est de bon ton d’écouter tel type de musique plutôt que tel autre, lire tel type de roman plutôt que tel autre. La musique metal fait partie de ces univers culturels plutôt dépréciés, donc si l’on en écoute, on va plutôt le cacher, spontanément.

Costume la semaine et pogo le week-end sont donc compatibles. Vous avez observé les danses du Hellfest, quelle serait la plus extrême ?

Les plus « tranquilles » s’observent sur les scènes principales, bien que parfois il y ait des pogos géants et des circle pits absolument gigantesques (le circle pit est un mix de danse et de pogo effectué dans un mouvement circulaire ultra-rapide, ndlr). Pour la scène black metal, on n’observe pas de danse, simplement un hochement de la tête au rythme de la musique. Au niveau de la warzone où se produisent des groupes punk ou hardcore, ça bouge pas mal, c’est beaucoup plus en mode pogo.

Hellfest : public

« Dès qu’un festivalier tombe lors d’un circle pit, tout le monde s’arrête, on le relève, et ça repart ! […] L’intégrité des corps est respectée. »

© Teddy Morellec

Des clichés à exploser sur ces danses ?

Même si elles sont d’apparence plutôt masculines, on y trouve des festivalières. Et dès qu’un festivalier tombe lors d’un circle pit, tout le monde s’arrête, on le relève, et ça repart ! Je ne parlerais pas d’une sécurisation des corps, mais malgré tout, l’intégrité des corps est respectée.

Leçon #4 : les headbangers ne sont pas satanistes

La veste à patchs n’a jamais pu se défaire de ce cliché : ils sont satanistes ! Mais les études de Christophe Guibert n’ont pas pu attester la présence de satanistes parmi les fans du Hellfest. Chez les festivaliers déclarés croyants lors de l’étude de 2015, il ressort une majorité de… cathos*.

*sur l’ensemble des 17 % de festivaliers qui se sont déclarés croyants

Catholiques 80,7 %
Protestants 2,6 %
Juifs 0,9 %
Musulmans 1,4 %
Bouddhistes 2,5 %
Hindouistes 0,3 %
Autres 11,6 %


Une bienséance qu’on aimerait retrouver dans les transports en commun…

En même temps, c’est une bienséance virile (rires). J’ai pas mal de clichés photo de ces scènes-là que je montre en amphi aux étudiants, je les éclaire sur ces thèmes et beaucoup sont étonnés (rires) !

L’aspect violent (en apparence) de ces danses pourrait conduire à penser que de nombreux débordements arrivent durant un rassemblement metal…

Au contraire ! J’ai mené quelques entretiens plus ou moins formalisés avec des acteurs locaux du tourisme, notamment à Clisson, les personnes d’accueil ou responsables de l’office du tourisme, les hôteliers… Tous, quasiment sans exception, disent que les festivaliers et festivalières sont des personnes polies, respectueuses de l’environnement et d’autrui. Pas des gars violents qui cassent tout.

Et pas forcément fascinés par la mort ou Satan. Vos études montrent que le rapport à la mort, sa mise en folklore n’est pas une célébration mais un décalage. Pour mieux l’appréhender ?

Je n’ai pas la réponse à cette question. C’est compliqué. Est-ce qu’il y a réellement des satanistes au sein du Hellfest, peut-être. S’ils sont présents, ils sont ultra-minoritaires. Je pense que cette idée d’utiliser les symboles de la religion catholique, de les travestir, en dehors de l’église, ça ne va guère plus loin. Je ne pense pas qu’il y ait un véritable discours philosophique, politique ou religieux à l’égard de la religion catholique parmi une écrasante majorité de festivaliers. 

Pour beaucoup, le hard est du bruit, mais vos enquêtes ont montré que nombre de festivaliers assistaient au Hellfest pour y apprécier la technique des musiciens en véritables mélomanes !

Quand on n’a pas une connaissance précise de ce genre musical, on peut croire spontanément que c’est brouillon, violent, complètement déstructuré, que ça n’a aucun sens musical. Il n’en est rien. On a affaire à des sous-genres musicaux très spécifiques, avec des techniques de guitare, de basse, de chant ou de batterie tout à fait performantes et pertinentes. Et effectivement, les festivaliers viennent au Hellfest pour apprécier la technique des musiciens. C’est une caractéristique assez singulière, il y a une forme d’investissement culturel dans la musique, une écoute très attentive. 

Hellfest : public

« Au Hellfest, il n’y a pas de déviance ni de meurtre ! », assure Christophe Guibert qui en est revenu vivant.

© Nicko Guihal

Et les hardos n’écoutent pas que du hard, ils sont super ouverts !

Une grande majorité de festivaliers, oui. Les plus diplômés, ceux qui occupent les métiers les plus élevés dans la hiérarchie social, autrement dit, ceux qui possèdent un capital économique et un capital culturel importants, auront tendance à avoir une posture éclectique à l’égard des goûts musicaux. Une très grande partie des festivaliers les plus diplômés vont écouter du jazz, du classique, ou tous les genres musicaux. On parle alors « d’omnivorité culturelle ».

Finalement, Christophe, ces headbangers du Hellfest ne seraient-ils pas une espèce de petite société idéale, aimable et passionnée culturellement ?

L’apparence, dans le festival, comme s’habiller en noir, se déguiser, mettre son vieux T-shirt de hard… gomme les marqueurs sociaux. Ce festivalier est-il un cadre supérieur, un ouvrier ou un chômeur ? Un chef d’entreprise qui roule en voiture de luxe ? On ne sait pas ! Tout cela est aboli pendant trois jours, et cela participe d’un relâchement culturel. On vient s’amuser. On est presque tous égaux !

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03 2017 The Red Bulletin

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