Mike Horn et Chris Brinlee Jr.

Mike Horn, l’explorateur sans limites

Texte : Andreas Tzortzis
Photos : Chris Brinlee Jr./@inkwell.media

Les voyages de l’explorateur MIKE HORN dans les régions les plus extrêmes de la planète en ont inspiré plus d’un. Parmi eux, le photographe CHRIS BRINLEE JR., lui-même aventurier en herbe qui, en ralliant l’Antarctique à la voile, a compris une chose : pour réussir l’impossible, il faut faire le premier pas.
Chris Brinlee Jr.
Chris Brinlee Jr.

C’est Mère Nature qui porta secours à Chris Brinlee Jr. pendant qu’il documentait en photos le reportage. « Au-delà des 60e et 70e parallèles, l’heure dorée dure 8 heures car le soleil est très bas », rembobine l’Américain de 28 ans. Le passage sur la mer déchaînée avant d’atteindre l’Antarctique fut bien moins plaisant : Brinlee Jr. l’a passé plié en deux, « la tête dans un seau », sur le Pangaea, le bateau de l’expédition de Horn.

Il y a deux ans, Chris Brinlee Jr. bossait dans une agence de pub à Santa Monica et rêvait d’une autre vie – une vie à la Mike Horn, en somme. Le Sud-Africain s’est bâti une carrière d’aventurier et d’explorateur des temps modernes en descendant l’Amazone à la nage ou en bouclant le tour du cercle arctique à pied et en bateau.

Brinlee Jr. n’avait encore jamais rencontré ni entendu parler de Mike Horn. Ce dont il était sûr, c’est que son job alimentaire ne lui convenait plus. Il a alors quitté Los Angeles pour vadrouiller en Europe du Nord, puis s’est lancé à l’assaut de l’Himalaya, avant de revenir aux USA y explorer les hautes montagnes. Avec peu de moyens – son appareil photo et une stratégie Instagram habile –, il parvient rapidement à gagner sa vie en sillonnant les routes. 

« Je pense que beaucoup de gens, surtout les Millennials, ma génération, se sentent pris au piège et ressentent cette pression. Des idées plein la tête, mais pas nécessairement le courage ni le savoir-faire pour se lancer, nous confie-t-il. Tout ce qui contribue à vous pousser hors de votre zone de confort peut vous encourager à en faire encore plus. Même de simples petits pas. »

Proniewicz

À bord du Pangaea, un équipage international composé de pointures de l’aventure, comme le Polonais Jacek Proniewicz, un ingénieur qui veille à ce que tout fonctionne à bord.

Ce sont précisément ces petits pas qui l’ont finalement amené à prendre part à une expédition d’escalade sur glace à Alberta, au Canada. Aux côtés de Mike Horn. Six mois plus tard, il s’envole pour Le Cap afin de le retrouver. Il fera partie du voyage de trois semaines qui conduira l’explorateur en Antarctique, où il tentera d’être le premier homme à traverser le continent austral par ses propres moyens, sans la moindre assistance. 

« LE RISQUE De l’ÉCHEC EXISTE, ET C’EST CEla QUI M’EXCITE. CETTE PART D’INCONNU. »


« C’est simple : l’expédition Pole2Pole concentre en une seule expédition tout ce que j’ai accompli au cours de ma vie d’explorateur, affirme Horn. Réécrire l’histoire de l’exploration polaire, traverser l’Antarctique sans assistance et en solitaire, était peut-être ma principale motivation. Je voulais aussi que cette expédition ne représente finalement qu’une part infime d’une expédition gigantesque qui engloberait non seulement la traversée de l’Antarctique, mais aussi celles du pôle Nord, des déserts de Namibie, du Botswana… Si je regardais dans un miroir, j’aimerais y voir exactement ce que je suis en train de faire aujourd’hui. Sentir que ce qu’on fait correspond à ce qu’on a vraiment envie de voir s’accomplir, ça rend la chose naturelle. Et ça devient facile à réaliser, les obstacles tombent d’eux-mêmes. » 

Iceberg

Mike Horn agit aussi pour la préservation de l’environnement. En Antarctique, il prévoit de prélever des carottes de glace pour les chercheurs. 

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Horn grandit à Johannesburg, en Afrique du Sud. Il passe sa jeunesse à l’extérieur, et rejoint l’armée avant d’entrer à l’université pour y étudier les sciences du sport. Par peur de l’ennui, il décampe en Suisse à l’âge de 24 ans où il découvre le ski et le parapente. Il décide alors de se forger un destin d’aventurier.

Pangaea

Le sommet du mât du Pangaea – qui culmine à 35 mètres – offre la meilleure perspective pour naviguer à travers les champs de glace et déjouer leurs pièges.


La liste des exploits qu’il a depuis réalisés est hallucinante. Y figure par exemple sa descente à la nage de l’Amazone en 1997, équipé d’un simple hydrospeed (un flotteur en fibre de verre), en survivant uniquement grâce au produit de sa pêche et aux offrandes de la nature ; ou encore, cinq ans plus tard, ce tour du cercle polaire arctique en solitaire, soit 20 000 km tracté par un cerf-volant, en remorquant un traîneau derrière lui. En 2006, accompagné d’un explorateur norvégien, il rallie également le pôle Nord au moyen d’une simple paire de skis en plein cœur de l’hiver arctique. Une première.

Volubile et inspirant, Mike Horn est doté d’une énergie folle et muni d’une poigne assassine. Un artiste de la survie qui, une fois confronté aux situations les plus extrêmes, peut compter sur son extraordinaire expérience pour le tirer d’affaire. Le plus précieux à ses yeux, c’est ce que ses expéditions lui ont appris au sujet de l’impossible. À savoir qu’il n’existe sans doute pas… du moins pas dans le monde de l’exploration.

« À partir du moment où j’ai une idée, j’élabore un plan, avance-t-il. Et quand j’ai élaboré le plan de mon expédition, je me lance et je le réalise. Une fois que tu t’es lancé et que tu concrétises ton plan, cela crée un élan. C’est ça qui inspire les gens. Il suffit de planifier et de mettre en œuvre. »  

« C’EST SIMPLE : L’EXPÉDITION POLE2POLE CONCENTRE EN UNE SEULE EXPÉDITION TOUT CE QUE J’AI ACCOMPLI AU COURS DE MA VIE D’EXPLORATEUR. »
Mike Horn

L’initiative ayant inspiré suffisamment de monde, les sponsors s’embarquent dans l’aventure. Mercedes-Benz a été un soutien majeur de Horn, tout comme la maison horlogère Panerai. Ces financements ont été mis à profit pour son aventure la plus ambitieuse : Pangaea, un voilier brise-glace de 35 mètres. Il le qualifie de 4×4 des mers construit par environ 200 ouvriers qualifiés dans une favela de São Paulo. Une solution non seulement rentable économiquement mais particulièrement gratifiante pour un homme qui aime s’entourer de gens qui partagent sa passion de l’exploration. 

« UNE FOIS QUE J’AI UNE IDÉE, JE ME LANCE ET LA RÉALISE. C’EST ÇA QUI CRÉE UN ÉLAN Et QUI INSPIRE LES GENS. »
Mike Horn

Ce qui nous conduit tout droit au Cap, en ce 19 novembre, où Brinlee Jr. a rejoint Horn et une équipe de 10 autres membres d’équipage chargés de documenter une partie de son expédition Pole2Pole. Une question brûle les lèvres de Brinlee Jr. : pourquoi ne pas prendre l’avion, tout simplement ?

« Je voulais me rendre en Antarctique comme les pionniers de l’exploration l’avaient fait avant moi. C’est ce qui rend les expéditions si risquées. «Risquées» pas uniquement à cause de l’accès difficile, mais dans le sens où la vie d’autres personnes dépend de ce que vous faites, confie Horn. Je ne pense pas que la route la plus facile soit toujours la meilleure. Je pense qu’en surmontant des obstacles, vous accumulez un savoir qui renforce votre capacité à prendre des décisions. » 

Ils passent les trois semaines suivantes à naviguer à travers les quarantièmes rugissants [en référence aux degrés de latitude], les cinquantièmes hurlants et les soixantièmes mugissants. Des latitudes qui portent décidément bien leur nom, tellement les rafales de vent et les creux de 6 mètres font tanguer l’embarcation. Brinlee Jr., qui n’avait encore jamais navigué à bord d’un voilier, a passé les premiers jours à vomir dans un seau. Des pièces essentielles du bateau, telles les pistons hydrauliques et les gouvernails, ont été endommagées, nécessitant réparation et maintenance. Ils finissent par atteindre la banquise, plus tôt que prévu.

« On arrivait à hauteur des blocs de glace, puis le bateau les a percutés et s’est mis à vibrer d’un bout à l’autre de l’embarcation, raconte Brinlee Jr. J’occupais la cabine située tout à l’avant et la proue s’élevait jusqu’à 3 mètres au-dessus de la mer ; ça secouait sévère. » 

« JE VOULAIS ME RENDRE EN ANTARCTIQUE COMME les pionniers L’onT FAit… C’EST CE QUI REND une EXPÉDITION RISQUÉE. »
Mike Horn

À plusieurs milliers de kilomètres au large du continent antarctique, Mike Horn et son équipage entament leur lente progression à travers les blocs de glace qui s’entrechoquent avant de rebondir sur la coque du bateau.

Ils utilisent un pic pour dégager la glace accumulée autour des systèmes essentiels, tels le gouvernail.

« Vous vous demandez souvent : “Mais qu’est-ce que je fous ici ? Pourquoi je n’attends pas, tout simplement ?”, dit Horn. Mais on ne va quand même pas attendre toute notre vie !, s’exclame-t-il. On peut faire tout ce qu’on a envie de faire, parce que quand on se jette à l’eau, c’est pour trouver une solution. On n’attend pas que la solution nous tombe du ciel. »

Pangaea

Le bateau de 35 mètres de long est doté d’une proue en aluminium plus résistante que les proues en acier. Horn utilise le poids de la proue pour écraser la glace et la percer.

Ses voyages dans l’Arctique l’ont confronté aux conséquences du réchauffement climatique, et l’un des objectifs de son expédition en Antarctique consistera à prélever des échantillons d’eau et de glace au profit de la recherche. Avant de mettre le cap sur le pôle Sud, Mike et les explorateurs en herbe qu’il héberge sur le Pangaea dans le cadre de son programme Young Explorers, partent écumer les mers afin d’y trouver des requins à équiper de balises. 

« La route la plus facile n’est pas toujours la meilleure… »
Mike horn
casser la glace

Les grandes figures qui ont précédé Horn dans son périple polaire lui servent de modèles. La tentative de l’explorateur Ernest Shackleton de traverser l’Antarctique d’un océan à l’autre en 1914 fut un échec, et son bateau détruit par les glaces. Mais l’explorateur britannique put sauver les 28 membres de l’équipage.

« En 25 ans d’exploration, j’ai vu tellement de choses changer, témoigne Horn, père de deux filles qui officient au sein de l’équipe d’assistance d’expédition depuis la maison familiale en Suisse. Et en très peu de temps.

Mike Horn en solitaire

Horn à l’entame de son périple de 5 100 km au cours duquel il traversera l’Antarctique au moyen d’une paire de skis et d’un kitesurf. Il réussira l’exploit en 57 jours, ne bénéficiant que d’un seul ravitaillement.


C’est pourquoi, il est important de faire des analyses de plancton, prélever des échantillons d’eau dans des endroits où presque personne ne va. »

Après 21 jours de voyage, le Pangaea atteint le plateau arctique. L’équipage euphorique se prépare alors à laisser Horn à son destin.

Il s’entraîne à manœuvrer la voile de kitesurf qui le conduira, lui et son traîneau, à travers le glacier arctique, tandis que Brinlee Jr. et son équipage organisent une soirée de dégustation pour l’aider à sélectionner la nourriture qu’il embarquera avec lui. Au moment où vous lirez ceci, il aura achevé sa traversée de l’Antarctique en solitaire, sur plus de 5 000 km, tout en ayant remorqué derrière lui un traîneau chargé avec trois mois de réserves de nourriture et de combustible. Et il aura été la seule et unique personne à avoir jamais réussi cette prouesse.

Puis il prendra la direction du Groenland, en suivant un itinéraire qui le conduira à travers la Nouvelle-Zélande et l’Inde, en passant par l’Indonésie. Tout au long du chemin, il sera animé d’une volonté tout droit sortie d’un autre âge, mêlée de furieuse curiosité et de prise de risque insensée.

« Le risque d’échec existe… c’est cela qui m’excite, avoue-t-il. Cette part d’inconnu, c’est ce qui nous donne à tous des frissons. C’est elle qui me motive. » 

« Il y a l’inconnu réel, ces lieux où l’on ne s’est encore jamais rendus auparavant, et il y a l’inconnu intérieur, c’est-à-dire, ce qu’on découvre lorsqu’on se lance dans ces expériences, explique Chris Brinlee Jr. Et je crois que, pour tout un chacun, ce n’est pas la peine de s’aventurer jusqu’au pôle Sud pour faire ce type d’expériences, parce qu’on est capables de les ressentir intérieurement dès lors qu’on quitte notre zone de confort. Mike Horn est absolument inflexible là-dessus, et c’est aussi un principe sur lequel je peux me reposer dans ma vie quotidienne. Grâce à lui. »

L’EXPÉDITION POLE2POLE

L’aventurier helvético-sud-africain mettra environ deux ans pour parcourir environ 38 000 km à travers terre et mer, du pôle Sud au Groenland, en traversant six continents. Une ambition à la fois pédagogique et écologique : attirer l’attention sur les défis auxquels est confrontée notre planète en plein bouleversement, et profiter de sa présence dans certains des endroits les plus reculés du monde pour prélever des échantillons utiles à la recherche.

1. Monaco, France : 8 mai 2016
Horn quitte Monaco à bord de son voilier, le Pangaea, direction la Namibie.

2. Namibie, juin-15 juillet 2016 
Arrivée à Walvis Bay avant de cheminer à travers le Namib (le plus vieux désert du monde), entièrement à pied.

3. Botswana, 15 juillet - 15 août 2016
Trek à travers les marais de l’Okavango, sans provisions ni eau fraîche, tout en naviguant le long d’une route depuis longtemps oubliée.

4. Le Cap, Afrique du Sud, 15 août-novembre 2016
Préparation du Pangaea pour traverser l’océan Antarctique. Horn s’investit dans sa mission de balisage des requins.

5. Antarctique, déc. 2016-février 2017
Traversée en solitaire et à ski du continent arctique via le pôle Sud, en suivant l’itinéraire jadis inauguré par l’explorateur Amundsen. Horn devra tout donner pour arriver avant le début de l’hiver.

6. Nouvelle-Zélande, mars-mai 2017
Exploration du parc national de Fiordland, qui abrite les Fjords situés les plus au sud du monde.

7. Australie, mai-juin 2017
Nouvelle opération de balisage de requins, en plus d’une étude des coraux et d’une opération d’éveil sur leur dégradation, avant de filer en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

8. Inde, septembre-octobre 2017
Il prévoit d’escalader certains des sommets de 8 000 mètres « vierges » que le gouvernement indien a récemment ouvert aux alpinistes pour la toute première fois. Puis cap sur Bornéo et l’Indonésie.

9. Océan arctique & Groenland, mai-sept. 2018
Il prévoit d’entreprendre une traversée en solitaire du Groenland avant d’embarquer à bord du Pangaea pour retourner au bercail.

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02 2017 The Red Bulletin

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