Machines de rêve

Texte : Ann Donahue
Photos : David Harry Stewart

À force de préparer et de customiser des motos, Roland Sands s’est façonné un empire du cool, la main sur l’accélérateur.

Dans la culture pop, la moto a toujours été un signe extérieur de différence. Et celui qui la pilotait a toujours été considéré comme appartenant à la caste des mecs qui font tenir une partie de leur charme dans leur vieux blouson de cuir aux odeurs de viande séchée, le truc qui cartonne auprès des minettes dont le regard promettait bien plus que celui, réprobateur, de leur mère. Récemment cette image a mué, laissant place à un archétype différent de celui de Marlon Brando. Le sens du cool ne tient plus seulement dans le fait qu’on enfourche sa bécane vrombissante, mais dans le caractère de la bécane elle-même. 

roland sands

Dans son atelier de custom moto, à Los Alamitos, en Californie, Sands et son équipe créent des motos spéciales pour les manufacturiers de deux-roues, mais aussi pour des clients individuels. 


Il faut voir dans la mutation du code du motard la patte de Roland Sands. Ce préparateur réputé installé à Los Alamitos, en Californie, porte un regard d’artiste sur les machines. On lui accorde l’intelligence d’avoir su lier intimement la nostalgie et la technologie. Soutenu par une équipe de quinze personnes, il customise des motos d’aujourd’hui, majoritairement constituées de fibres de carbone, en leur adjoignant des éléments rétro. 

Ancien champion national du AMA 250 GP, Roland Sands, 40 ans, est un designer qui maîtrise l’idée que la forme détermine la fonction. L’authenticité pour signature. Les grandes marques de moto font appel à son sens du custom : Ducati, BMW, Harley-Davidson et KTM, pour ne citer qu’eux. Sa liste de clients privés laisse rêveur : Tony Hawk, Brad Pitt, Mickey Rourke… Roland Sands, et aussi Marc Márquez, Travis Pastrana et de nombreuses autres figures de l’univers de la moto seront à l’affiche du documentaire On Any Sunday: The Next Chapter, proposé dans plus de 100 cinémas en France dès le 27 mars, après une avant-première à la Géode, à Paris, le 19 mars. Roland Sands évoque avec The Red Bulletin la fusion de l’homme avec sa machine.
 

L’héritage de Kurt Caselli

Légende off-road, Kurt Caselli nous a quittés trop tôt. Il a été victime d’un accident tragique lors de la Baja 1000 en 2013. Avec l’aide de KTM et Red Bull Media House, Roland Sands a personnalisé une moto 450 KTM en hommage à Caselli et à son influence sur les pilotes du monde entier. Elle sera vendue aux enchères et les bénéfices iront à la Fondation Kurt Caselli pour la sécurité et la protection des coureurs off-road.

THE RED BULLETIN : Dans On Any Sunday: The Next Chapter, on découvre qu’il n’y a rien de semblable au stéréotype du motard. D’accord avec ça ?  

ROLAND SANDS :
 Ouais et, en même temps, pour conduire un deux-roues, il faut être en mesure d’en accepter les risques, et je pense qu’une large part de la population ne le peut pas. Peut-être, déjà, voyons-nous apparaître un stéréotype. Nous voulons tous prendre des risques à condition qu’ils soient mesurés. 

Quand la moto est-elle entrée dans votre vie ? 
Mon père, Perry Sands, a été un pionnier des services après-vente dans le domaine des motocycles. Il m’a aussi toujours poussé à travailler dur. Gamin, j’ai passé des heures innombrables dans sa boutique, à faire tous les boulots imaginables, au point d’en avoir ras le casque. J’ai toujours voulu faire autre chose que bosser dans un assembly department. J’ai lâché l’affaire et j’ai commencé à livrer des pizzas, mais j’ai récolté trop d’amendes pour qu’ils puissent me garder. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris que j’avais besoin d’aller vers un job créatif, la seule option pour que je reste fidèle à mon poste. Je suis retourné vers mon père, qui a eu la gentillesse de me reprendre et de baisser mon salaire. 

Comment avez-vous débuté la course ?  
À mes 18 ans, mon père m’a inscrit dans une école de pilotage, et j’ai adoré ça ! J’ai rapidement compris comment aller vite, et quelque chose s’est déclenché en moi. J’ai aimé le sens de l’objectif, le combat mental, les challenges à relever. Je suis incapable de calculer le nombre de fractures que je me suis faites, peut-être trente. Je me suis cassé de petits os, des gros, j’ai eu des entorses, le foie écrasé, le dos en miettes, des commotions, des côtes fêlées, les poumons… bref, des trucs stupides. 

Et combien sont dues à la course ?  
Les deux tiers. Et pour le reste, c’est le skateboard et le dirt bike.

roland sands

Sands apporte sa touche à tout type de moto, de la Harley aux engins de motocross. 

 « Pour piloter une moto, vous devez accepter une certaine forme de risque » 

Quand avez-vous arrêté la course ?  
Il y a douze ans, c’était en 2002. J’avais 28 ans. J’y aurai consacré dix ans de ma vie. Au moment où j’ai quitté ce milieu, j’ai plongé dans une grosse déprime. Pendant un an, je n’ai pas réussi à réaliser la chance que j’avais d’avoir à prendre une nouvelle direction mais, peu à peu, le design et la customisation des motos a rempli le vide qui m’habitait. La course, c’est une performance de pilotage, et vous êtes rapide le temps de votre dernière course. C’est très temporaire, tout ça. Quand j’étais pilote, je crois que je me sentais incompétent parce que je ne savais pas ce qui allait me permettre de durer. C’est ce que j’ai trouvé dans la culture motocycliste et le design. 


roland sands

 « Je me suis brisé plus de trente os : la moitié en course, l’autre en faisant des choses stupides. » 


Quand vous êtes-vous enthousiasmé pour le design ? 
Je devais avoir 16 ans. Juste après l’aventure des pizzas, j’ai dessiné un truc pour mon père. J’ai fait un croquis, comme j’en faisais depuis tout petit, en 2D, sur un bout de papier. Une roue de moto. Je n’ai découvert la 3D que lorsque j’étais pilote, grâce à SolidWorks. C’est vraiment très utile pour créer un style unique et progressif, et je l’utilise encore aujourd’hui.

Ce que je sais de votre univers, pardon de le dire, vient d’un show de télé-réalité qui lui est consacré aux États-Unis.  
Mes sentiments sont contradictoires. La télé-réalité a permis à beaucoup de gens de prendre connaissance de l’existence du custom moto, mais elle a aussi cherché à nous faire passer pour des idiots (il y a dix ans, Sands participait aux émissions Biker Build-Off sur Discovery Channel et Build or Bust sur Speed Channel, entre autres, ndlr). C’est le match du divertissement contre l’information. Les gens veulent pouvoir se divertir quand ils sont à la maison. Ils ne cherchent pas spécialement à apprendre, mais la télé-réalité est très forte pour leur faire croire qu’ils apprennent des choses tout en se divertissant. En fait, elle suce leur âme.  

Vos passages dans ce genre de shows  ont cependant aidé votre business.  
À l’époque, y participer était la meilleure chose à faire. Aujourd’hui, je regarde les shows avec un peu d’effroi. La télé a fait de nous des pionniers d’un nouveau genre de manufacture de moto, c’est clair, mais elle m’a quand même déguisé en abruti genre : « Oh, trop cool, allons crasher une moto pour le plaisir ! » Aujourd’hui, clairement, je le ferais différemment. 

Êtes-vous un maniaque du contrôle ?  
Je travaille avec des personnes de talent et cela me facilite énormément la vie, car je peux compter sur eux. Mon travail consiste à faire ce qu’il faut pour que ça ne parte pas en sucette. Je suis le filtre créatif, tout ce qui sort de nos ateliers a été validé par mon œil et ma main. 

roland sands

Sands part au travail avec sa BMW R90, cutsomisée avec l’aide de son chef de fabrication Aaron Boss.

Comment le business marche-t-il avec vos clients les plus célèbres ? 
Ça dépend de chacun. Pour le projet avec Brad Pitt, on ne s’est pas parlé en dehors du premier rendez-vous et nous avons gardé sa moto au secret, ainsi qu’il l’avait demandé. Avec Mickey Rourke, ce fut plus personnel car on avait besoin de mieux se connaître. Je crois que la moto l’a beaucoup aidé à se reconnecter avec son frère, qui est un grand biker ; il a d’ailleurs beaucoup suivi le chantier. Avec Anthony Kiedis (chanteur des Red Hot Chili Peppers, ndlr), ça a été très cool. On s’est d’abord rencontré chez Jay Leno, où nous avons vu une quantité de machines incroyables. Cela m’a permis d’avoir une idée précise de ce qu’il aimait. 

Les gens considèrent désormais que vos motos tiennent de l’art.  
D’un point de vue artistique, je pense que les motos forment un monde à part, tellement il y a de choses à faire avec. Il ne s’agit pas que de les construire, mais aussi de les monter, de devenir une part de la machine, de consacrer son talent au deux-roues. Je veux juste dire que ce ne sont pas des voitures. La fonction de la moto est de connecter deux points, mais elle s’expose intégralement au monde, pilote compris.  

Est-ce que vous testez tout vous-même ? 
Je ne me sens pas à l’aise à l’idée de -laisser partir une moto que je n’aurais pas essayée. Si j’ai la moindre question sur la manière dont a été fabriquée une pièce, je me pose une autre question : « Est-ce que je monterais dessus en sachant ça ? » Si la réponse est non, je fais modifier ce qui doit l’être. 

Vous arrive-t-il de vous dire que vous -auriez bien gardé une moto pour vous ? 
À chaque fois.

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04 2015 The Red Bulletin

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