Zombie Kids

Les pyromanes

Texte : Andreas Rottenschlager
Photos : Yuky Lutz

Les Espagnols de Zombie Kids font danser la jeunesse clubbeuse du monde depuis 2009. Entre lâchers de paillettes et fêtardes sexy, The Red Bulletin a vécu leur DJ set électro-punk dans une boîte barcelonaise.  

Le clip vidéo de Face, premier tube des Zombie Kids au printemps 2011, commence par une intro au synthé, puis la caméra s’arrête sur le chanteur. Un drôle d’oiseau aux dents d’argent, la boule à zéro, torse nu recouvert d’un cuir avec de grandes plumes noires sur les épaules.

Au début, on se dit : « Bof ». Le type commence à chanter à la 16e seconde. À peine trois secondes plus tard, on sait que c’est un tube qu’il va offrir au tandem hispano-turc, né par hasard dans une friperie vintage de Madrid. Les Zombie Kids, Edgar Candel Kerri à la basse et Cumhur Jay au synthétiseur, mitonnent des beats implacables à la sauce électro-punk-drum’n’bass. Autour d’eux, ça danse : des filles, regard haut et tenues colorées, et des mecs tatoués. Dans ce clip tourné dans le salon de Cumhur, le duo affiche ses goûts et son style. « Le chanteur s’appelle Aqeel, il était totalement inconnu, dit Edgar. On aimait ses tenues, alors on a décidé de le mettre au micro. »

Avec Face, les Zombie Kids sont devenues des stars. Un tube qui a rapporté un contrat avec Universal, plus de 3,2 millions de clics sur Youtube, une campagne de pub avec la plus grande brasserie du Mexique et un prix aux MTV Europe Music Awards. Les clubs qui veulent aujourd’hui programmer les deux compères en ont pour leurs frais : hôtels 5 étoiles, menus végétariens… Edgar : « On a suivi le vieux précepte punk : do it yourself

Ils ont le sang show

Un soir d’août à Barcelone. Il fait chaud. Edgar Candel Kerri et Cumhur Jay chillent sur un canapé dans le loft d’Edgar, tout en murs blancs, plafonds hauts et écrans géants. Les Zombie Kids sont fatigués. Il faut dire qu’ils ont passé les trois dernières années sur les routes : d’Abu Dhabi au Guatemala, entre festivals, concerts et tournages vidéo. Rien que sur les 30 derniers jours, ils ont assuré pas moins de 26 concerts. On les sent un peu nerveux. 

Ce soir, ils jouent au  Razzmatazz, un club à la mode. « On joue à domicile », plaisante Edgar en montrant sa télé écran plat qui retransmet un match amical de foot. Edgar, sourcils en pointe et short de surf, a passé une partie de sa jeunesse sur les routes d’Europe dans de vieux bus déglingués lorsqu’il était guitariste dans un groupe de hardcore. 

À 35 ans, il est couvert de tatouages, dont un sur son poing droit, où l’on lit les quatre lettres P-U-N-K. Jay, 34 ans, longue barbe noire et casquette de baseball vissée de travers sur la tête, a étudié l’économie à Londres mais a frôlé de peu la misère, à force de dépenser tout son argent en disques.

Dans le groupe, c’est lui le faiseur de sons. Comme Edgar, il arbore des tatouages aux bras et aux jambes, mais les cache toujours sous les manches de ses chemises. Surtout lorsqu’il s’agit d’aller négocier les contrats. 

« Un look discret, ça aide. » Edgar et Jay sont connus pour leurs shows excessifs. Ils aspergent le public de champagne, habillent leurs chanteurs de tenues extravagantes. 

Planté derrière ses platines, jambes écartées, Edgar est comme un héros de western : prêt à dégainer

À Madrid, ils ont balancé 6 000 billets de 1 dollar dans la foule : « Les gens ont cru que c’était des faux billets et ont continué à danser », raconte Jay. Leur carrière est à contre-courant de toute catégorisation musicale. 

« On fait de la musique pour la génération Spotify. Les ados écoutent de tout : de la house, du rock, du rap. Et nous, en tant que DJ’s, on mixe des styles, on en dépoussière d’autres. Comme des zombies qu’on ferait renaître d’outre-tombe. »

Sur leurs albums, le léger côtoie le lourd : on y trouve aussi bien des hymnes à la fête (Spanish Sauce Mafia) que des morceaux de rap plus tranchants (Broke). Les chanteurs de leurs vidéos ? Tantôt des hipsters en legging rose, tantôt des rappeurs à dreadlocks et pitbulls.

Zombie Kids

Les Zombies Kids font leur show. Edgar et Jay portent le club à ébullition.

Grand tremplin 

Une heure du matin. Edgar et Jay sont dans le taxi qui les emmène à Poblenou, le vieux quartier industriel de Barcelone, où se trouve le club Razzmatazz. Bâtiments en briques, graffitis tous azimuts. Installé dans l’entrepôt d’une ancienne filature, le club a ouvert en 1986. En backstage, ça sent comme dans une cave à soirées underground. Des murs carrelés, un vieux canapé rouge usé jusqu’à la corde, des canettes de bière dans un congélateur cabossé. Quel est l’enjeu de la soirée pour les ex-vendeurs de fripes qui se sont lancés en 2009 dans la musique ?

Fire, avec Aqeel au chant, parle de passion : 2 000 personnes hurlent le refrain « Got me burning inside like fire »

« Barcelone est le tremplin idéal pour une carrière internationale », explique Jay. Justement, le duo habite la capitale catalane dont les festivals Sónar et Primavera Sound, créateurs des nouveaux courants de la musique électro, attirent chaque printemps la crème des DJ’s internationaux. Au Razzmatazz, la programmation est d’excellente qualité. Cumhur Jay : « Dans la même semaine, on peut voir jouer A-Track, Fatboy Slim et Diplo. » La règle d’or pour les DJ’s de passage ? « Captiver la foule entre 3 et 4 heures du mat’. C’est là, au cœur de la nuit, que tout se joue. Tu as exactement 60 minutes. »

200 concerts en 2014 

À deux heures et demie du mat’, Jay plante une clé de 32 GO dans ses platines : 929 morceaux, assez de munitions pour un set de deux heures trente. En bas de la scène, les techniciens s’affairent : canons à confettis, appareils fumigènes et deux bouteilles de Moët et Chandon font leur entrée. Les lumières s’éteignent. Le premier morceau fait trembler les baffles : une cover de DJ Assault, moulinée par 13 000 watts. Titre de la chanson : Suck my motherfucking dick. Deux mille danseurs se pressent devant les platines, la plupart ont moins de 30 ans. Edgar et Jay enchaînent avec un remix de Billie Jean. La voix de Michael Jackson est saccadée de beats, puis le morceau, une fois haché, est porté à un rythme deux fois supérieur à l’original. Les Zombie Kids chauffent la salle. Arrive l’heure de vérité. 

Ça commence par un brutal changement de rythme. À trois heures pile, Edgar et Jay font monter le nombre de BPM de 100 à 128 – en mode teuf. Devant eux, une mer de bras levés, mains tendues, smartphones jaillissant de la masse. Edgar est planté derrière ses platines, jambes écartées, comme un héros de western. Prêt à dégainer. 3 heures 30 du matin, une autre chanson d’Aqeel, l’homme à plumes, retentit, Fire

Razzmatazz

Il n’y a pas de dress code au Razzmatazz, mais les filles en mini-shorts sont sûres de ne pas se tromper.  

Les 2 000 clubbeurs reprennent en chœur le refrain, « Got me burning inside like fire ». Les Zombie Kids ont mis le feu au Razzmatazz. Une pluie de paillettes dorées s’abat sur la foule, aspergée de champagne par les bons soins d’Edgar. Le public et le tandem de DJ’s sont en osmose. Le fan le plus fervent de toute la salle n’a pas un regard pour les jeunes filles qui se trémoussent sur scène. Pallis Lyons, 30 ans et tignasse bouclée, a parcouru 17 000 km depuis Sydney pour voir jouer les Zombie Kids. Jay lui a donné un pass backstage. Il se tient tout près des tables et fixe l’instant avec son portable.

« Ils voulaient jouer en Australie, hurle-t-il, mais ça n’a pas marché. Je me suis dit : fuck it, c’est moi qui viens. » Deuxième averse pailletée. La soirée va durer jusqu’à cinq heures. À 5 h 15, on retrouve backstage Edgar et Jay. Le match est terminé, c’est une victoire à domicile. Jay : « Il n’y a qu’en jouant le plus possible que tu peux arriver à te faire une place parmi les grands de ce métier. » Edgar avoue ne pas savoir parfois dans quelle ville il se réveille le lendemain d’un concert. Et ça le fait rire. Cette année, l’agenda des Zombie Kids affiche pas moins de 200 concerts. Dans 8 heures, ils s’envolent pour Madrid.

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12 2014 THE RED BULLETIN

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