Thomas Pesquet : 6 mois à bord de la station ISS

Thomas Pesquet : pas si space, ce mec !

Texte : PH Camy
Photo d’ouverture : ESA / CB Prod

L’homme en a toujours rêvé, mais rares sont ceux à être allés dans l’espace. Thomas Pesquet sera le dixième Français de l’histoire à y séjourner. Et si l’aventure n’était pas si extraordinaire ? Il en est le premier convaincu. 

« Je ne suis pas Superman. » C’est vrai. L’homme que nous rencontrons dans le lobby d’un hôtel parisien a tout l’air du type accessible. Il pourrait être votre collègue de bureau, sauf qu’il s’apprête à passer six mois dans la Station spatiale internationale.

Ses épaules passent la porte. Sa tête aussi. L’humilité s’ajoutant à un CV des plus copieux. Thomas Pesquet a 38 ans, mais en paraît 30, parle six langues, pratique une dizaine de sports (dont le judo en ceinture noire), sait jouer du saxophone, est ingénieur et pilote de ligne, mais franchement (c’est ce qu’on est venu vérifier à son contact), s’il est devenu astronaute, c’est surtout parce qu’il s’est toujours appliqué à s’investir dans une diversité de choses, et à bien les faire. Pas parce que son plan de carrière était « devenir astronaute ». Bien sûr, comme vous, il a très tôt rêvé d’aller dans l’espace, mais lui sait concrètement comment on y arrive. Au point final de cet article, votre destin sera peut-être chamboulé par les propos d’un petit-fils d’agriculteur qui, dans l’espace depuis le 15 novembre, a concrétisé le rêve de tout un chacun.

La station ISS

ISS, la station dans laquelle Thomas séjournera les six prochains mois… à 450 km de la Terre. À bord, il peut y apprécier seize levers et couchers de soleil par « jour ».

© NASA

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THE RED BULLETIN : Votre première ­expérience de l’espace remonte à l’enfance, dans un vaisseau construit par votre père, avec des coussins… et vous êtes finalement devenu astronaute ! Que s’est-il passé depuis les coussins ?

THOMAS PESQUET : Je me suis ­rendu compte très tard qu’il était possible de devenir astronaute. En effet, ­petit, j’en rêvais, mais des sélections pour devenir astronaute, en Europe, ça arrive tous les 15 ans. La dernière a eu lieu en 2008. J’avais le bon âge, plus de 20 ans, et pas encore 40, et j’avais déjà coché une croix dans la plupart des cases du dossier de sélection. 

Qu’était-il inscrit à côté des cases ? Quels critères fallait-il honorer pour être éligible à un poste d’astronaute ?

Tout d’abord, un parcours académique, car il faut être capable de comprendre comment marchent tous les systèmes dans la station spatiale ISS. Pour cela, je pouvais justifier d’un diplôme d’ingénieur. Deuxièmement, un parcours opérationnel. J’étais pilote de ligne, métier où potentiellement, nos décisions ont des conséquences sur la vie des passagers. 

Entraînement piscine

Houston, le 9 septembre 2016, au Johnson Space Center de la NASA, Thomas s’immerge dans le plus grand bassin du monde. Deux mois plus tard, il « marchera » dans l’espace.

© ESA/Stéphane Corvaja

Des pilotes de ligne, on en croise dès qu’on monte dans un avion, alors c’était quoi, votre truc en plus ?

Le côté international. L’Agence spatiale européenne (ESA) dont je fais partie collabore avec la Nasa, les Russes, les Canadiens… et les Japonais, et avoir vécu, étudié ou travaillé à l’étranger était apprécié. J’ai passé un an au Canada pour mes études, trois mois de stage au Mexique, mon premier boulot était en Espagne, c’était un atout. Au-delà de l’académique, l’opérationnel et l’international, il y avait les aspects plus personnels. Être sportif, joueur d’équipe.

« Porter le scaphandre, c’est comme faire de l’escalade… en armure. » 
Thomas Pesquet


Le collectif est important dans l’espace ?

C’est obligatoire quand on doit s’enfermer six mois dans une boîte de conserve avec des gens qu’on n’a pas choisis. Il faut être facile à vivre, patient, savoir communiquer… tout ça ne s’apprend pas à l’école. Je l’ai acquis dans ma pratique sportive, mes activités associatives d’étudiant, comme l’organisation du gala annuel de l’école.

Du BDE à l’ISS, il n’y aurait donc qu’un pas ? Ces choses pas si extraordinaires vous ont-elles aussi conduit au métier d’astronaute ?

(Rires.) Exactement, des choses que beaucoup de gens peuvent faire. L’important est de ne pas perdre son temps, de l’exploiter au maximum, en faisant du sport ou de la musique par exemple. Mes parents m’ont donné l’opportunité de faire du sport, j’ai commencé par le judo et le basket, et dès que j’ai été étudiant, j’en ai essayé plein d’autres: parachute, plongée, spéléo, canyoning, etc.

En vous disant : « Ça pourra te servir pour devenir astronaute ! » ?

Je pensais que devenir astronaute était impossible, hyper présomptueux. Mais à chaque fois que j’avais des petits choix à faire, j’allais vers des choses qui m’orientaient vers tout ce qui constitue le métier d’astronaute. Pourtant, pratiquer ces sports n’était pas une stratégie. Je ne me suis jamais forcé à faire du parachutisme ou de la plongée pour me constituer un profil adapté à la sélection, j’adorais juste ça, et mes goûts correspondaient à ce qu’on recherchait.

Survival training

Un astronaute doit aussi savoir faire du feu et s’abriter. En stage de survie avec Samantha Cristoforetti, sa collègue italienne.

© Gagarin Cosmonaut Training Center

La sélection – le premier échelon vers l’espace – comment se déroule-t-elle ?

Elle dure un an, et entre chaque épreuve, on attend à peu près un mois. C’est fun tout le temps, je me suis plutôt bien marré. J’adore les trucs comme ça, les tests psychotechniques, avec les suites de chiffres à l’envers qui tournent dans tous les sens, c’est un peu ludique. Et surtout, au début, il y avait zéro stress, j’avais 5 chances sur 10 000 d’être choisi.

Vous avez abordé la sélection en vous disant : « On verra bien ! » ?

J’aborde toujours les choses sans me mettre la pression. Par contre, je suis un gros bosseur, je me prépare. Avant les épreuves, je passais des coups de fil, j’essayais d’obtenir le plus de renseignements possibles, pour mettre toutes les chances de mon côté. Ça marche, tant mieux, ça ne marche pas, pas grave. Finalement, ça a fonctionné. Épreuve après épreuve.

Et la pression montait-elle ?

Pas au début, mais de 10 000 candidats, vous passez à 1 000, 200, 50, 20… Arrivé à 10, le dernier step, on se dit : « Merde, sur 10, ils vont en prendre 5, ça serait moche de se rater maintenant ! » Je pense que mon profil complet a fait la différence. Il ne faut pas avoir un curseur au max et un autre plus bas, tu dois être capable de t’engager dans toutes les activités exigées, à un bon niveau.

Thomas Pesquet, Cité des étoiles

Apprendre, sans cesse… Ici en Russie, à la Cité des étoiles. 

© ESA/Stéphane Corvaja

Une fois « élu », un bon profil pour devenir astronaute suit la formation. Que comprend-elle ?

Après le recrutement, c’est l’entraînement de base, à Cologne, en Allemagne, à l’École des astronautes. Le diplôme en poche, on attend d’être désigné sur une mission. Puis la mission désignée, on s’entraîne spécifiquement, avec le véhicule, le programme. Notre véhicule, c’était le Soyouz russe, la destination, la Station spatiale internationale. Le programme détermine si l’on va faire des sorties extravéhiculaires, de la recherche, de la maintenance… Tout cela se prépare. 

L’agenda d’un futur astronaute doit être fou, ça implique beaucoup de sacrifices ?

Cet entraînement spécifique est réparti entre les différentes agences partenaires, soit beaucoup de temps passé aux USA à la NASA, ou en Russie, mais finalement très peu en Europe, l’Europe n’étant pas le plus gros partenaire de l’ISS. Donc je passe environ 10 % de mon temps chez moi, et encore, chez moi c’est à Cologne, pas en France où sont la plupart de mes amis et ma famille, que je ne vois jamais.

« Six mois dans une boîte de conserve, faut être relax ! »
Thomas Pesquet


Vous avez une femme, des enfants ?

J’ai une compagne qui m’a d’abord accompagné à Cologne, et puis elle a trouvé un super boulot à l’ONU, alors elle est partie s’installer à Rome. Elle est complètement extérieure à ce milieu-là, elle a d’autres problématiques dans son quotidien professionnel, comme essayer de résoudre la faim dans le monde. On s’est réparti les rôles, elle essaie de sauver le monde et moi j’essaie de le faire rêver (rires).

Est-ce que son regard sur vous a changé le jour où vous avez été choisi ?

Non, et c’est bien, parce qu’il est un peu facile de s’enflammer avec des boulots comme ça, où tout le monde vous dit que vous êtes génial, alors que ce n’est pas vrai. Le problème, c’est quand vous commencez à le croire.

Training dans la capsule Soyouz

C’est dans une capsule Soyouz de ce type que Thomas a rejoint l’espace.

© ES/Stéphane Corvaja

Vous tenez un discours de « normalité » assez appréciable, mais durant votre formation vous avez dû vivre des moments délicats, éprouvants ?

Oui, à commencer par la formation au scaphandre, qui est l’une des choses les plus difficiles. Porter le scaphandre dans l’espace, c’est un peu comme faire de l’escalade… en armure ! Il est pressurisé, c’est difficile de se déplacer avec, le champ de vision est limité, on ne peut pas bouger la tête, le casque est fixe. Bref, être à l’intérieur du scaphandre, c’est lutter contre le scaphandre lui-même, et au début, il gagne toujours (rires).

Comment se prépare-t-on au sol à la réalité du scaphandre dans l’espace ?

En enchaînant les entraînements à la NASA, à Houston. Six heures non stop dans un scaphandre, dans la plus grande piscine du monde. Dedans, tu as des maquettes grandeur nature de la Station spatiale qui sont immergées. On descend sur une plateforme, on dit au revoir, et on remonte six heures après. Pendant ces six heures, accompagné de plongeurs, on sort du sas et on simule les sorties.

Entrainement piscine bis

Lors de sa première sortie dans l’espace, son cerveau croira qu’il va tomber dans un vide absolu, et il fera tout pour l’en dissuader…

© Gagarin Cosmonaut Training Center

Votre première sortie en scaphandre dans l’espace, vous l’appréhendez ?

Quand tu sors du sas de la station, tu fais une espèce de flip, la tête la première, puis tu te rétablis. Souvent, lors de leurs premières sorties, les astronautes s’accrochent comme des malades aux rails disséminés sur les parois de la station. Avec 450 km de vide en bas, ton cerveau te dit que tu vas tomber… Donc, au programme de tout premier spacewalk sont inscrites cinq minutes pour assimiler le fait que tu ne vas pas tomber. Tu te sécurises avec ta longe de sécurité arrimée à l’ISS, et tu lâches, tu pousses comme ça… pchhhhhhh… tu dois apprendre à ton cerveau que tu n’es pas en train de tomber.

On vous prépare à « marcher dans l’espace », mais aussi à revenir sur terre, et éventuellement, atterrir en milieu hostile lors de stages de survie…

Il y a d’abord un stage dit « générique », pour apprendre à se protéger du froid, faire des abris, du feu…

Un astronaute doit savoir faire du feu ?!

Oui, et dépecer des lapins pour manger, si nécessaire. Ça fait partie de l’entraînement ! Avec des instructeurs qui surveillent tout ça. Sur ces aspects-là, il s’agissait de membres des Forces spéciales italiennes, lors d’un stage en Sardaigne, en moyenne montagne. Ensuite, il y en a eu un autre spécifique pour l’hiver, avec les Russes.

Expédition 51

Expédition 51 au 6 août 2015
Mark Vande Hei, Alexander Misurkin, Nikolai Tikhonov, Thomas Pesquet, Peggy Whitson, Oleg Novitskiy (de gauche à droite).

© NASA

Pourquoi un stage de survie en milieu « hivernal » ?

Si la rentrée atmosphérique du Soyouz ne se passe pas bien, on peut tomber là où les hélicos ne nous attendent pas, soit un peu partout sur la planète, entre plus 50 et moins 50 degrés de latitude : mer, montagne, jungle… On vise la Russie, et le scénario est un retour dans la neige, la forêt, l’hiver, alors pour s’y préparer, les Russes sortent une vraie capsule Soyouz, décommissionnée. Ils nous y installent en scaphandre et chauffent l’intérieur à 28 °C. Et top ! Il faut se changer à l’intérieur de la capsule, c’est hyper exigu, et on est trois là-dedans.

« Je suis un mec normal, je reste open, je bosse. »
Thomas Pesquet

 On sort et on prend tout ce qui peut servir : la toile et les cordes du parachute de la capsule pour se faire un abri, le kit de survie, la garniture des sièges pour les recycler et fabriquer un traîneau pour la neige… et c’est parti pour trois jours de survie. Il faisait − 25 °C, mais ça s’est bien passé.

À quelques semaines de votre voyage dans l’espace, fort de ces expériences, que diriez-vous à tous ceux, notamment les jeunes, qui ont un jour rêvé de projets supposés impossibles, mais ont abandonné et n’ont pas osé les tenter ?

Qu’ils ont énormément de possibilités, mais qu’ils ne s’en rendent pas compte ! En Europe, en France, on aime bien se morfondre, se plaindre, mais il faut arrêter de déconner. Je ne suis pas né avec une cuillère en argent dans la bouche… Mes grands-parents étaient agriculteurs, et mes parents ont fait un step en passant leur bac et en allant à la fac. Ils sont devenus enseignants. J’ai suivi des études gratuites, je suis un pur produit du système éducatif français. Si j’avais été aux USA, avec une université à 150 000 dollars par an, je n’aurais pas pu devenir astronaute. Il faut avoir conscience de ça.

Thomas Pesquet, la tête dans les étoiles

C’est un ingénieur et un pilote de ligne, mais pas un surhomme. Thomas Pesquet s’entraîne depuis 2009 pour sa mission dans l’espace.

© ESA/CB Prod

Certes, mais vos capacités vous ont permis de réaliser le rêve de beaucoup.

Les gens s’empêchent de faire ce qu’ils voudraient faire car ils s’autocensurent. Si tu ne te lances pas, tu ne le sauras jamais ! Je n’ai pas la capacité physique d’un champion du monde de quoi que ce soit, ou les capacités mentales d’un prix Nobel. Je suis un mec normal, je fais les choses du mieux que je peux, j’essaie de nouveaux trucs, je reste open, je bosse. Les étapes que je vous ai racontées ne sont pas impossibles. Le plus difficile est d’avoir toutes les cordes à son arc. Chacune prise à part, c’est hyper faisable.

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12 2016 The Red Bulletin

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