webster Hall

Webster Hall : les vies d’un club

Texte : Andreas Rottenschlager
Photo d’ouverture : Bryan Kwon

Al Capone y bravait la prohibition, Skrillex y a explosé la tuyauterie avec ses basses… Depuis 130 ans, le Webster Hall est le plus célèbre des clubs new-yorkais. Une longévité due à un credo : se réinventer, sans cesse.

Perchée à cinq mètres au-dessus du dancefloor, la galerie en surplomb de la salle de concert du Webster Hall offre à 3 heures du matin une vue imprenable sur l’épicentre de la nuit new-yorkaise. Le sol vibre lorsque le DJ pousse les basses. De là, le regard englobe les 1 500 clubbeurs de toutes origines qui se trémoussent au rythme de l’électro-dance, sur un plancher datant de 1886.

Ici bat le cœur de Manhattan. Dans cette même salle, la bohème new-yorkaise s’est enivrée dans les années 1920 en dépit de la prohibition. À 20 ans, Bob Dylan y chante son premier album ; à l’époque, le club abritait un studio d’enregistrement. En 2010, Skrillex, encore inconnu, déchaîne les noctambules avec ses morceaux électro-dubstep, faisant même exploser la tuyauterie derrière le bar.

Voilà 130 ans que le Webster Hall règne sur la nuit de la Grosse Pomme, une longévité qu’il doit à la capacité de ses propriétaires à sentir et à encourager les nouvelles tendances. Lon Ballinger, le gérant de 65 ans, est expert en la matière. 

Webster Hall

La file d’attente devant l’entrée du club, au 125 East 11th Street, à Manhattan.

THE RED BULLETIN : M. Ballinger, je vous propose un voyage dans le temps.

LON BALLINGER :
 Allons-y.

Si vous pouviez revivre une soirée du Webster Hall depuis son ouverture en 1886, laquelle choisiriez-vous ?

Mon Dieu, il y en a tant (il réfléchit). Je dirais le spectacle burlesque, en 1910. Les plus anciennes photos du club remontent à cette époque. On y voit des jeunes gens danser en costume blanc, ils voulaient donner libre cours à leur créativité. Le Webster Hall a rendu cela possible. 

Webster Hall

Temple des noctambules : la salle Grand Ballroom peut accueillir 1 500 clubbeurs. 

© Bryan Kwon

On vous attendait plus sur l’année 1923, quand Al Capone dirigeait le club…

Durant la prohibition, Al Capone contrôlait la contrebande d’alcool à New York. Était-il le propriétaire du Webster Hall ? Je l’ignore. Une chose est sûre, le club était le haut lieu des soirées secrètes, un endroit clandestin où l’on pouvait siroter des cocktails en toute discrétion. Le président Franklin Roosevelt s’y est lui-même rendu. Le club a bénéficié de l’indulgence de tous les hommes politiques de l’époque.

Pour quelle raison ?

La vie nocturne remplit une fonction sociale : les gens ont besoin d’un lieu qui leur serve d’exutoire. Avoir le travail pour seul horizon finit par engendrer de la morosité.

« LES CLUBS ONT UNE FONCTION SOCIALE, ILS SERVENT D’EXUTOIRE. »
Lon Ballinger

Dans les années 80, les Guns’N’Roses enflammaient le club. C’est l’époque où le club rock, le Ritz, s’est installé ici. 

Les rock stars adoraient le club, encore aujourd’hui, parce qu’il incarne l’esprit de New York. Tout le monde y est le bienvenu, quelle que soit sa couleur de peau. Les gens se respectent. David Bowie est encore passé récemment.

David Bowie fréquente votre club ? 

Oui, il vient voir les jeunes groupes. C’est chez nous qu’il a découvert Arcade Fire. Deux années après, il chantait sur un titre de leur album, Reflektor.

Webster Hall

Liberté, tolérance et ivresse, le Webster Hall incarne l’esprit new-yorkais.

© Bryan Kwon

Outre des groupes indé comme Arcade Fire, des formations de death metal et des DJ’s électro se produisent ici, parfois le même jour. Un mélange des genres inhabituel…

Pas vraiment. Notre programmation s’adresse à la « génération Spotify » dont les goûts sont éclectiques. Le mélange des genres nous rend plutôt pertinents. L’an passé, le Webster Hall a enregistré 143 000 envois de tweets, c’est plus que toutes les autres salles de concert des États-Unis.  

Vous avez à dénicher de nouveaux artistes pour faire face à la concurrence, surtout dans une ville de musique comme New York. Comment flaire-t-on une nouvelle tendance ? 

En ne cherchant pas à être des pionniers à tout prix.  

« DAVID BOWIE VIENT ICI VOIR LES JEUNES GROUPES. »
Lon Ballinger
Webster Hall

Vue plongeante sur la soirée Halloween.

© Carlos Alayo

Vraiment ?

Oui, les gens qui réussissent à la dénicher appréhendent toujours la nouveauté avec recul. Une idée nouvelle n’est pas forcément bonne.

Lancée en 2008, votre soirée hebdomadaire Girls & Boys a mis plusieurs DJ’s sur orbite planétaire : Skrillex, deadmau5…

Ah oui ! Le type au masque de souris géant sur la tête ! Je m’en souviens bien. Sa prestation nous avait coûté 700 dollars à l’époque. 

Depuis deadmau5 en gagne 11 millions par an…

Soutenir de jeunes groupes fait aussi partie de notre travail. Parfois le pari est payant, ils reviennent au Webster Hall en stars. Les Black Keys et Kings of Leon se sont produits ici avant d’être connus. Les deux groupes avaient peu de fans, mais nous les trouvions intéressants. Ils méritaient un coup de pouce.

Webster Hall

Diplo aux platines.

© Bryan Kwon

Comment imaginez-vous la vie nocturne dans 20 ans ?

Des écrans vidéo interactifs envahiront peut-être les clubs, de nouvelles applis de réseaux sociaux seront dans nos vies, mais l’aspect technologique restera accessoire.

Pourquoi ?

Les clubbeurs sont mus par autre chose : les femmes et les hommes veulent se rencontrer, s’amuser et plus si affinités. C’est là l’essence même de la vie nocturne. Et ça n’est pas prêt de changer.

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12 2015 The Red Bulletin

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