cyclocross

Vélo rude

Texte : Noah Davis
Photos : Julie Glassberg

Boue, neige, pluie verglaçante… le cyclo-cross, ce n’est ni un show de téléréalité, ni un camp d’entraînement militaire, c’est pire. The Red Bulletin s’aventure sur le terrain d’une nouvelle discipline sportive en vogue aux USA.

Dans le Rhode Island, au nord-est des États-Unis, le Goddard Memorial State Park de Warwick ressemble d’habitude à un parc tranquille. Un parc typiquement américain, avec ses aires de pique-nique et ses espaces de verdure, envahis le week-end par les familles et les sportifs. Mais ce dimanche après-midi n’est pas comme les autres. Sous un pâle soleil d’hiver, le parc est quasi désert, balayé par un vent glacial qui irise la surface grisâtre des eaux de la Greenwich Bay. Les températures proches de zéro ont découragé les visiteurs. À l’exception de cyclistes d’une discipline bien particulière, rassemblés dans un coin du site. 

Épaules rentrées et bras croisés sur la poitrine, Curtis White court se réfugier dans un bâtiment qui, l’été, accueille un manège, et abrite aujourd’hui une cérémonie de remise des médailles. À l’intérieur, le podium que Curtis, vainqueur de la course, grimpera dans une trentaine de minutes. Pour l’instant, ce sont surtout les radiateurs posés dans la salle qui intéressent le jeune sportif américain de 19 ans. Curtis White vient de remporter la victoire, avec seulement trois secondes d’avance sur son concurrent Kerry Werner, au terme de 63 minutes d’affrontement entre les coureurs sur un parcours semé d’embûches. Entre obstacles, passages boueux, terrains gelés et pas moins de 60 virages. Curtis est la star montante d’un sport qui commence à se développer aux États-Unis, et dont la popularité croit progressivement un peu partout dans le monde. 

Ce qui attire les fans de cyclo-cross ? La diversité des terrains (peu de route, beaucoup de pistes ou sentiers type cross-country) et l’affrontement contre les éléments naturels : obstacles, vent, froid, neige, boue… Un défi physique sur des circuits courts (deux à quatre kilomètres) mais difficiles, à travers champs, talus et forêts parsemés d’obstacles naturels ou artificiels, qui obligent les coureurs à descendre de vélo pour les franchir à pied le plus vite possible. 

Le cyclo-cross est à l’origine une spécialité française née au début du XXe siècle, et a longtemps été considéré comme le sport extrême des cyclistes, avant d’être détrôné par le cross-country, avec l’apparition des VTT. Mais depuis quelques années, on observe aux États-Unis un véritable renouveau de ce sport : entre 2005 et 2013, le nombre de compétitions de cyclo-cross dans le pays est passé de 237 à 526, et le nombre de participants a été multiplié par quatre.

cyclocross

Tim Johnson un est l’un des doyens du cyclo-cross américain.

Au départ du circuit de Goddard Park, sept lignes de classement tracées à la craie et qui se terminent au bout de quelques mètres. À partir de là, c’est la loi du plus fort. Le parcours commence par une descente, ce qui ajoute de la difficulté au premier virage de la course, déjà très serré. Immédiatement après, un deuxième virage et les coureurs se retrouvent dans les sous-bois, sur un sentier boueux, parsemé de racines. Arrivés près de la côte océane, les cyclistes sont obligés de courir en portant leur monture sur un tronçon de 70 mètres, puis vient une portion de route bitumée, histoire de souffler.

Après la route, vient la première montée abrupte, suivie d’une descente sur un terrain sableux. La montée suivante est certes plus courte, mais pour le coup, quasiment à la verticale. Les coureurs s’élancent ensuite dans la descente, se frayant un chemin au milieu des racines et des pavés, puis redescendent à nouveau de vélo, le mettent sur leurs épaules pour grimper un escalier creusé dans le granit, avant de se remettre en selle. Encore une série de virages serrés, entre les tables d’une aire de pique-nique désertée. Redescende de vélo, deux énormes troncs d’arbre qu’il faut escalader. La course se poursuit à travers la forêt, encore un virage, une descente sur un tronçon de route glissante, et de nouveau la forêt. Puis les coureurs remontent vers le bâtiment à manège, traversent deux obstacles artificiels, et passent devant un camion où l’on peut acheter des tacos. 

LE CYCLO-CROSS EST UN SADIQUE MAIS pASSIONNANT mix DE CROSS-COUNTRY et de vélo de ROUTE, à la sauce GADOUE

« Le plus dur, c’est la météo, confie l’organisateur Matt Bodziony, sur le bord de la piste. Aujourd’hui, le vent nous en fait baver.» Les coureurs de cyclo-cross, « plus individualistes » dixit Curtis White, sont différents des autres coureurs cyclistes. Il ajoute : « Dans des courses sur route, tout est très tactique, tu fais partie d’une équipe alors qu’en cyclo-cross, il est impossible de se cacher. »

Justin Lindline, que nous rencontrons trois heures avant le départ, a commencé par le VTT avant de se découvrir une passion pour le cyclo-cross à son entrée à la fac. Ce professionnel de 30 ans décrit le cyclo-cross comme une course cycliste « puissance 10 ».

ted ligety

Adam Meyerson talonne le pro Lewis Gaffney dans un virage ultra serré.

 Sourire en coin, casque vissé sur la tête, fine barbe, il poursuit : « Il se passe toujours quelque chose. Tu n’as pas le temps de réfléchir à ce que tu fais, il faut y aller à l’instinct. » Autre caractéristique du cyclo-cross : sa communauté, beaucoup plus ouverte et accueillante que chez les routiers. Un sentiment d’appartenance à une famille, qui s’explique sans doute par la rudesse de ce sport. Aujourd’hui à Warwick, près de 200 amateurs sont venus s’aligner au départ aux côtés des professionnels du cyclo-cross. On y trouve tout type de montures, du vélo carbone dernier cri au vieux VTT passé d’âge. Mais au milieu de cette foule de coureurs, impossible de différencier le pro du dilettante. 

Une demi-heure avant le départ de la course pour amateurs catégorie 3, Cory LaFleur, 38 ans, est assis aux côtés de sa femme Melissa dans leur bus Volkswagen, plein à craquer de pompes, de roues de rechange, de vêtements cyclistes, et de barres énergisantes. Son casque enfoncé sur le crâne – on se prend à croire que le coureur de cyclo-cross n’enlève jamais son casque – il raconte : « J’ai joué pendant 10 ans au rugby, j’ai été vendeur de voitures. J’ai quitté pas mal de jobs, et de copines aussi,  pour aller jouer en Écosse. » Puis, crac la blessure au genou, et la rencontre avec Melissa. « On ne peut pas tout à la fois jouer au rugby et réussir son mariage. Melissa faisait du cyclo-cross, je l’ai d’abord accompagnée trois hivers, puis je m’y suis mis. »

Aujourd’hui assistant dans une école pour jeunes autistes, Cory en est à sa -deuxième saison de cyclo-cross amateur, et s’en sort plutôt bien. Melissa, elle, se mesure aux professionnels de la catégorie 2. Le couple voue une passion telle au cyclo-cross qu’il a construit son circuit d’entraînement devant sa maison. Cory est un amateur pur jus, mais il est aussi nerveux que s’il s’apprêtait à courir les championnats du monde. Une dernière gorgée de café, et il enfourche son vélo pour rejoindre les autres concurrents. Quelqu’un lui souhaite bonne chance : « Merci, j’en aurai besoin. Ça caille, aujourd’hui. » Avec un temps de 40 minutes et 26 secondes, Cory LaFleur terminera 26e du classement général, mais 1er du groupe de Rhode Island. Cela lui vaut une belle breloque, certainement accrochée bientôt dans son bus VW, à côté d’un maillot de course tout crotté.

cyclocross

Ce qui attire les pros comme Curtis White (ci-dessus) et les amateurs, c’est, entre autres, le côté très accessible du cyclo-cross. 

Pendant que LaFleur fraie chez les amateurs – l’une des nombreuses courses avant le départ des pros – Curtis White et Timothy Johnson attendent leur tour, installés bien au chaud dans le camion de leur équipe. Autour d’eux, des morceaux de gâteau à la citrouille, des bouteilles de gaz, une machine à café… Et partout, des pièces de rechange, sans oublier une bonne douzaine de pneus. 

Pro depuis 2001, Timothy Johnson a remporté 6 championnats des États-Unis et est l’un des deux seuls Américains à avoir terminé sur un podium des championnats du monde. À 37 ans, il sait qu’il est « proche de la retraite », même si l’on a du mal à le croire tant il évolue avec élégance sur son vélo. Son dos, cependant, lui fait payer toutes ces années de maltraitance. « Ça va s’améliorer », rassure-t-il, une rengaine qu’il sert depuis des années. En tout cas, ces bobos plus ou moins sérieux n’altèrent en rien sa passion du cyclo-cross. « TJ », comme on l’appelle, est un monument du cyclo-cross américain, une personnalité joviale et souriante qui aime prodiguer des conseils aux plus jeunes. « Il a toujours été comme ça, confirme Curtis White, je lui dois beaucoup. »

En début d’après-midi commence la course élite hommes, la toute dernière de la journée. Frigorifiés, les compagnes et les concurrents des courses amateurs se sont retranchés dans le bâtiment principal, préférant suivre la course sur un écran, bien au chaud. Très vite, trois coureurs se détachent : White, Lindine et Werner, à l’origine un vététiste qui a remporté sa première victoire en cyclo-cross une semaine plus tôt, contre White justement. En dépit des ruptures de rythme brutales, gagner une course de cyclo-cross exige surtout de la patience. Cory LaFleur détaille : « Surtout sur un parcours comme celui-ci qui compte moins de grands dénivelés. Il est beaucoup plus difficile, en terrain plat, de se démarquer suffisamment tôt de ses adversaires, c’est seulement en montée que tu peux faire la différence. » C’est pourtant ce que sont en train de faire les trois coureurs de tête, alors que les tours successifs et le passage renouvelé des pneus à crampons rendent le terrain de plus en plus boueux.

Au bout de 45 minutes, Lindine s’essouffle et se laisse distancer par White et Werner, qui vont pouvoir s’affronter dans un duel acharné. White, le petit jeune, essaie de semer Werner, mais le vieux bougre s’accroche. Il n’y a que quelques secondes d’écart. Le duel se poursuit, de virages boueux en passages obstrués de racines. White s’énerve et cherche à accélérer de plus en plus, mais Werner colle toujours à ses basques. Et finit par le dépasser ! Fatigué, Curtis ? Loin de là. White a freiné pour mieux repartir, et le voilà qui fait un passage en trombe, doublant Werner juste avant la ligne d’arrivée. Trois petites secondes d’avance. 

Ce dimanche glacial, passé dans le Goddard Memorial State Park de Rhode Island, est assurément une belle journée pour Curtis White. Après la cérémonie, il parle de l’entraînement en Europe qu’il va faire dans le cadre du Cycling Development Program. Dans la profession, on sait qu’il a un sacré potentiel et qu’il aurait toutes les chances de devenir un excellent routier pour affronter un jour le Tour de France ou le Giro italien. Dans la famille très soudée du cyclo-cross, on s’en inquiète d’ailleurs un peu. Quelqu’un lui demande s’il pense un jour quitter le cyclo-cross pour la route. Surpris, il répond : « Bien sûr que non, ma place est ici. »

Cliquer pour lire la suite
03 2015 The Red Bulletin

Article suivant