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Neymar Jr. : champion du monde ?

Entretien : Simon Kuper      Photos : David Clerihew      Production : Josef Siegle

Des millions de paires d’yeux seront braquées sur lui lors du prochain Mondial. À 22 ans, le Brésilien Neymar
 est la star de sa sélection nationale, 
et s’active avec une joyeuse passion 
à incarner l’avenir du football.

Un jeune homme frêle se présente au lieu de rendez-vous, un ancien loft industriel transformé en studio télé, dans un quartier calme de Barcelone. C’est Neymar : la plus grande révélation du foot brésilien depuis une décennie, héros des adolescentes, et un avant-centre censé, à seulement 22 ans, offrir cette année une sixième coupe du monde à son pays. Neymar nous salue de son sourire enchanteur – une arme de séduction massive qui lui sert aussi à garder le monde à distance. Puis il passe en loge, et nous jouissons alors d’une vue qui en ferait pâlir plus d’une : il retire sa chemise, laissant apparaître ses tatouages sur un corps mince, loin de celui, musclé, du joueur moderne. Mais cela ne fait qu’une année qu’il joue en Europe au FC Barcelone. L’objectif aime Neymar. Il n’est pas aussi beau que David Beckham, mais son sourire est ravageur, et il a le ginga – l’art du mouvement rythmique brésilien – une manière de bouger avec grâce, comme s’il dansait. Il s’assoit, la tête dans les épaules, sur la défensive, sans toutefois se départir de son sourire – et il nous explique pendant une heure, dans un portugais familier, ce que c’est que d’être Neymar. 

 

THE RED BULLETIN : Comment gérez-vous la pression de tout un peuple qui n’attend pas moins que vous remportiez la Coupe du monde ?
NEYMAR : C’est un rêve d’enfance désormais à portée de main : je suis le numéro 10 du Brésil et je vais disputer un Mondial chez moi. Je ne ressens pas de pression. Être sur le terrain doit me procurer fierté et bonheur. Ceux qui ont gagné une Coupe du monde parlent d’une joie indescriptible, et je meurs d’envie de la vivre. J’ai toujours fait les choses à ma façon. La presse me suit depuis mes 13 ans, disant que je suis le nouveau Robinho. Je ne me prends pas la tête. Si on ne me rappelle pas que je suis Neymar et que je joue au FC Barcelone et pour le Brésil, je l’oublie. Les gens pensent que je suis celui qu’ils voient à la télé, mais il n’en est rien, car je ne ressens aucune pression.

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We are all monkeys

… est une manière de dire que nous sommes tous pareils : noirs, blancs, riches 
ou pauvres. »



Vous souvenez-vous de la dernière victoire du Brésil au Mondial 2002 ?
J’avais dix ans. J’étais debout à l’aube pour regarder la finale. J’avais la coupe de cheveux de Ronaldo. Je l’ai regardée avec mes parents et ma sœur. Puis nous sommes allés chez ma grand-mère pour un barbecue, où tout le monde criait : « On est les champions ! » La Coupe du monde a toujours été mon objectif. Et être si proche de le réaliser est une drôle de sensation.

Quelle enfance avez-vous eue ?
Difficile. Je n’ai pas le souvenir d’avoir été malheureux, même si je n’avais pas les moyens de mes amis. Un jour, j’ai dit à ma mère que si je devenais riche, j’achèterais une usine à cookies pour en manger à volonté. Je ne me suis jamais plaint. J’ai dû me battre pour tout, tout comme ma famille. Je suis toujours allé à l’école ; je n’étais pas le plus attentif mais j’obéissais à mes parents. Mon père était joueur de foot et comprend ce qu’est le parcours d’un footballeur. Il savait à chaque instant ce qui allait se passer, ce qui m’a sans doute permis d’éviter quelques écueils, contrairement à lui.

Votre enfance est-elle à l’origine de la Fondation Neymar qui aide les jeunes déshérités via le sport ?
La fondation a été créée à Praia Grande, à 50 mètres de là où je vivais. Il s’agit de sensibiliser les parents sur le fait qu’ils peuvent aider leurs enfants à réaliser leurs rêves s’ils travaillent et se battent à leurs côtés. Pour moi, tout rêve est réalisable. 

Vous avez le don du dribble. Avez-vous imité des joueurs ? 
J’ai beaucoup observé Robinho. À mon arrivée au Santos, il était la star. C’est mon idole, il dribblait beaucoup. J’ai aussi observé Ronaldinho, Ronaldo, Messi, Cristiano Ronaldo ; j’ai visionné les vidéos de tous les bons joueurs de la planète. Je les imitais dans la rue ou à l’entraînement. Et en match, ça devenait naturel. Pour réussir un nouveau dribble, il suffit de le répéter suffisamment. Je n’ai pas encore inventé de dribble. Les miens sont classiques, des feintes de corps ou des passements de jambes que je travaille beaucoup et auxquels j’ai souvent recours. Je fais aussi la roulette de Zidane. Je copie beaucoup.

La danse a-t-elle contribué à développer votre jeu ?
Tout Brésilien aime danser. Mettez de la musique entraînante et même assis, un Brésilien se trémoussera. Je viens d’une famille qui adore la samba et le pagode. Je crois avoir un peu de ginga brésilien dans les hanches. J’aime me lâcher avec les potes et danser. Au Santos, je célébrais mes buts en dansant : c’était notre façon de s’amuser, à chaque but, on dansait pour faire un clin d’œil à un ami chanteur ou à une chanson.

Votre style de jeu dégage de la joie. Êtes-vous toujours dans un état de liesse en jouant, ou est-ce devenu plus « professionnel » désormais ?
C’est un plaisir qu’il faut savoir gérer. Cela demande du sérieux. Mais jouer reste pour moi un plaisir. Sans cela, tout devient plus compliqué.

En 2010, vous avez eu des mots avec le coach de Santos parce qu’il vous a demandé de ne pas tirer un penalty. Cela vous a-t-il marqué ?
Ce fut l’un des pires moments de ma vie. J’avais tort et je le savais. Après le match, j’ai présenté mes excuses au coach. Ce qui m’a le plus choqué c’est de trouver ma mère en larmes en rentrant. Elle avait vu la scène à la télé et m’a dit que ce n’était pas là l’enfant qu’elle avait élevé. J’en ai pleuré toute la nuit. Ça m’a fait grandir. Je pense que c’est ce que j’ai connu de pire dans ma vie de joueur, toute ma famille y a été mêlée. Mon père était malade à l’époque, alité, et ma mère m’a dit qu’il s’était toujours battu pour moi.

Comment jugez-vous votre première saison à Barcelone ?
Pas parfaite, mais pas mauvaise non plus. C’est ma première expérience loin de chez moi. Mes amis et ma famille me manquent. Les débuts ont été difficiles. J’ai beaucoup appris ici, sur et en dehors des terrains. J’ai observé mes coéquipiers, ce dont ils parlent, leurs relations aux autres. Je m’en suis inspiré tout en l’adaptant à ma personnalité.

Certains sont bons sur le terrain, d’autres en dehors. On rit beaucoup dans le vestiaire du Barça ?
J’ai été surpris de découvrir un vestiaire barcelonais joyeux où tout le monde se parle et se charrie, comme chez les Brésiliens. On comprend mieux pourquoi ils jouent si bien ensemble. Ils passent de la musique dans le vestiaire – avant et après le match – comme au Brésil. Au Santos on mettait de la musique pour se mettre dans le bain avant de rentrer sur le terrain.

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« Les débuts au barça ont été difficiles J’ai beaucoup appris ici, sur et en dehors des 
terrains. J’ai observé mes coéquipiers, ce dont ils parlent, leurs relations aux autres.  » Neymar Jr.

Au Mondial, vous pourriez vous retrouver face à certains joueurs du Barça. En parlez-vous ?
Chacun dit en riant : « On va la gagner ! » Mais nous savons que la compétition sera difficile. Je charrie Messi en lui disant : « Celle-ci est pour le Brésil. »

Qu’est-ce qui a motivé votre campagne en ligne #somostodomacacos (nous sommes tous des singes) contre le racisme ? La photo de vous et votre fils tenant une banane est devenue virale.
J’ai été victime de racisme dans d’autres matches. Les racistes sont stupides. J’en ai parlé avec mon père et nos collaborateurs, et la campagne était quasiment faite. Lorsqu’a eu lieu l’incident avec Daniel (Alves, son coéquipier à Barcelone à qui des supporters ont jeté une banane pendant un match, ndlr), j’ai pensé que le moment était venu de la lancer. Cette boutade, we are all monkeys, est une manière de dire que nous sommes tous pareils : noirs, blancs, riches ou pauvres.

Vous êtes proche de vos fans sur les médias sociaux et ils vous sollicitent beaucoup. Est-ce agaçant ?
Uniquement quand ça déborde sur ma vie privée. Je sais que les fans aiment tout savoir mais je dois pouvoir avoir une vie privée. Au début, ce n’était pas évident, car j’étais timide mais à présent, je m’y suis fait. Je n’ai pas changé, je parle et plaisante avec tout le monde. Je suis resté le même, je ne me force pas.

« Je soutiens le peuple. Je ne vois rien à redire au fait que 
les gens se battent pour une vie 
meilleure. Tant que c’est non-violent »
Neymar Jr.

Diego Maradona regrettait l’époque avant sa célébrité. Vous arrive-t-il d’éprouver la même chose ?
Non… Je vois ce qu’il veut dire. Certes, je ne peux pas me comporter comme monsieur Tout-le-monde. Par exemple, je ne peux pas emmener mon fils à la plage de Santos. Ça finirait par un attroupement de gens prenant des photos. Au Brésil, on me repérerait à des kilomètres et on crierait « C’est Neymar ! » Ici à Barcelone, ils sont plus du genre : « Neymar, pourrais-je prendre une photo avec vous ? » Ils sont plus relax. Ça serait bien de pouvoir tranquillement emmener mon fils au manège ou à la plage. Je crois que c’est à cela que Maradona se référait. Mais je ne me plains pas, c’est ce que j’ai demandé à Dieu. Je Lui ai toujours dit vouloir être footballeur, célèbre et gâter ma famille. Je dois aussi me réjouir des inconvénients. Je ne passe jamais totalement inaperçu mais je gère. S’il faut parler à 50 personnes, je m’y colle. À l’instant où je mets le pied dehors, je dois garder en tête que je suis le Neymar public. Mais à la maison, je suis le Neymar de la famille où, d’ailleurs, on ne m’appelle plus Neymar mais « Juninho ». Je deviens une autre personne. La vie privée ne doit pas donner lieu à un spectacle.

Biographie

NOM : Neymar da Silva Santos Júnior

NAISSANCE : 5 février 1992, Mogi das Cruzes, São Paulo

TAILLE & POIDS: 175 cm (6 de plus que Lionel Messi), 64 kg (3 de moins que Messi)

CLUB : 2003 – 2013 FC Santos (Brésil), depuis l’été 2013 FC Barcelona (Espagne, sous contrat jusqu’en 2018)

MAILLOTS : 10 (Seleção), 11 (Barcelona)

DISTINCTIONS (sélection) : Copa Libertadores 2011, Médaille d’argent aux JO d’été 2012, Supercoupe d’Espagne 2013, Coupe des confédérations 2013

Parlons à présent de la Seleção. Tout d’abord, qui sélectionne la musique dans le vestiaire ? 
C’est aléatoire. Il y a une sono et chacun met ce qu’il veut. Généralement du pagode, du funk ou du sertanejo. Quand je me rends au stade, j’écoute du gospel au casque. Nous sommes tous unis, nous plaisantons et laissons les ego à l’extérieur. Nous partageons un seul et même but. Et cette solidarité augmente nos chances de succès.

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Neymar sera le 
second plus jeune joueur à porter le numéro 10 de la sélection brésilienne lors d’un Mondial. Après Pelé.



Le coach du Brésil, Felipe Scolari, a remporté le Mondial de 2002. Cela vous inspire quoi ?  
Il en parle beaucoup. Pour lui, le Mondial est la plus difficile des compétitions, avec peu de place pour l’erreur. Il faut être au taquet dès le début. La compétition est courte et la marge d’erreur est plus réduite que dans tout autre match. Il parle aussi du plaisir de la gagner, de la sensation que cela procure. Son aide sera précieuse pour atteindre notre but.

Le jeu du Brésil est-il différent de celui du Barça ?
Tactiquement et techniquement, la philosophie de jeu est la même.

Quel sera votre rôle ?
Je dois être moi-même aussi bien avec la Seleção qu’avec le Barça, au même poste. Mon style ? Je ne peux pas l’expliquer, c’est vous les observateurs, vous devez savoir. Je joue relâché. 

Lors de la Coupe des Confédérations au Brésil, les gens ont manifesté contre la corruption, le manque de services publics et les coûts des stades. Sur l’une des banderoles, on pouvait lire « un prof est plus utile qu’un Neymar ». Qu’en dites-vous ?
Le salaire des profs doit être revalorisé, comme celui de toutes les professions. Même les joueurs de foot sont concernés car au Brésil seulement 5 % d’entre eux gagnent bien leur vie. Chacun doit se battre pour un salaire, une santé et une sécurité meilleurs. Tous les métiers méritent le respect.

Les Brésiliens doivent-ils manifester à nouveau pendant le Mondial ?
Je pense que le message est passé même si je soutiens toujours la manifestation. Tant que c’est non-violent, je ne vois rien à redire au fait que les gens se battent pour une vie meilleure. Je soutiens le peuple. Mais bientôt, le Mondial débutera et il faut avant tout s’en réjouir et prouver à cette occasion, au monde entier, que ce pays peut accueillir n’importe quel événement et est ouvert à tous. Il faut mettre en avant les bons côtés du Brésil, pas seulement les mauvais. 

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07 2014 The Red Bulletin France

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