Chris Froome Team Sky favori Tour de France

Lutte au sommet : Chris Froome, favori du Tour de France 2016

Texte : Matthew Ray
Photos : Richie Hopson

Le Tour de France démarre le 2 juillet. Les principaux favoris pour remporter le maillot jaune en 2016 ? Chris Froome, Alberto Contador et Nairo Quintana. Chris Froome (Team Sky), son double vainqueur, sait le prix à payer pour vaincre. Le secret de l’Anglais ? Il a appris à aimer souffrir.

Sur les hauteurs de Tenerife, bercé par la lumière rosâtre du jour naissant, se dessine le pic volcanique du Teide, dévoilant derrière lui un paysage de désolation tapissé de roches aux allures martiennes. L’air y est froid et aride, et tellement rare que le moindre effort tourne vite au calvaire pour le commun des mortels.

Pas de quoi décourager cet homme esseulé dont la silhouette longiligne se profile à travers la fenêtre de la salle de sport de l’hôtel. Le cycliste britannique Chris Froome – médaillé olympique, double vainqueur du Tour de France et tenant du titre – n’est pas du genre à en imposer. Alors qu’il entame sa session de musculation (très) matinale au camp d’entraînement du Team Sky, ses bras ont l’air décharné et ses mouvements trahissent une certaine maladresse. Les innombrables kilomètres de route avalés la veille semblent avoir laissé leur empreinte sur les os du coureur.

« On est tellement isolés à cette altitude que les seules choses qu’on fait, c’est rouler, manger et dormir, raconte-t-il. C’est le plan idéal pour optimiser ta condition physique. Plus on travaille dur ici, plus ce sera facile le jour de la course. Il y a des jours où tu rentres à l’hôtel en rampant à quatre pattes. Je me fais vivre un véritable enfer. » 

© YouTube // CycleTube

Froome exagère à peine. Ses efforts démentiels surprennent même ses collègues cyclistes professionnels. « Je me suis entraîné avec lui en Afrique du Sud, et ce qui m’a réellement impressionné n’était pas tant son physique que sa force mentale, confie l’un de ses coéquipiers, Ian Boswell. Il faisait ses intervalles de trois heures, et quand il descendait de son vélo, il ne pouvait littéralement plus marcher, tellement il avait les muscles en lambeaux. » 

Chris Froome Sky Team

Froome à l’arrêt, chose rare.


C’est le genre d’effort héroïque et de sacrifice que vous vous attendez à voir sur la ligne d’arrivée d’une course prestigieuse, mais pas lors d’un entraînement de routine. Or, dans le monde de Froome, douleur et progrès sont inséparables. « En matière d’entraînement, no pain, no gain (pas de gloire sans douleur) est peut-être un concept un peu old school, avance- t-il. Mais il y a beaucoup de vrai dans ce dicton. » Notre obsession du bien-être et l’essor du sport récréatif nous font oublier une vérité immuable : la performance physique abîme le corps et les sports d’endurance vous mettent carrément minable. 

Une étape du Tour de France ressemble un peu à un jeu d’élimination au départ duquel 198 coureurs partent en groupe (le peloton), puis montent progressivement en puissance pendant plus de 150 kilomètres, jusqu’à ce qu’un savant mélange de jambes fatiguées, de chutes et d’incidents mécaniques permette à un petit groupe de coureurs de se détacher à l’avant. 

Le final réserve souvent des pentes aux pourcentages redoutables, comme l’Alpe d’Huez (plus de 8 % par endroits). En se rapprochant de la ligne d’arrivée, les coureurs pénètrent à l’intérieur d’un tunnel humain formé d’une foule de spectateurs livrés à eux-mêmes, vociférant et gesticulant tels des fans en délire en plein concert de rock. 

Les coureurs d’élite se frayent une voie au milieu du brouhaha, luttant à la fois contre la fatigue et l’un contre l’autre, déversant leur sueur sur le bitume tels des gladiateurs en tenue de lycra, jusqu’à ce qu’un homme franchisse la ligne d’arrivée en premier.
Une fois arrivés au bout de l’étape dans les temps impartis, les coureurs s’efforcent de profiter de la nuit pour récupérer au mieux et tout recommencer le lendemain. Et ainsi de suite. Trois semaines durant.

Chris Froome Team Sky

« Rouler, manger et dormir, c’est tout ce que l’on peut faire à cette altitude. »

L’idée que Froome se fait du cyclisme a été largement forgée par une devise radicale qu’il a faite sienne : pour maîtriser la douleur inhérente à ce sport, il s’agit de ne pas la craindre. « J’ai appris les efforts qu’il fallait fournir pour progresser, explique-t-il -posément. Je me devais d’accepter le combat. Je me devais d’apprendre à aimer la souffrance. »

Grimper les cols de montagne et traverser les plaines brûlées par le soleil six heures par jour sont des tâches pour le moins énergivores. Lors du dernier Tour de France, les coureurs ont parcouru en moyenne 160 km par jour, brûlant quotidiennement 6 000 calories – l’équivalent de 32 donuts à la confiture. D’où, sans doute, la pénurie de donuts qui, manifestement, frappe le camp d’entraînement de Froome. Après le petit-déjeuner – au menu : omelette nature –, Froome et ses coéquipiers Geraint Thomas, Nicolas Roche, Wout Poels et Ian Boswell enfourchent leur vélo pour une sortie de cinq heures. Au programme : descente au niveau de la mer, avant de rentrer au camp d’entraînement.

Chris Froome Team Sky

Pause réhydratation avant de repartir pour un tour.

« Il y a peu d’endroits dans le monde où vous pouvez passer du niveau de la mer à une altitude de 2 000 m en faisant 50 km d’ascension sans interruption », explique Tim Kerrison, responsable des performances des athlètes. Les coureurs vivent 20 heures par jour à 2 000 m d’altitude, et ne rejoignent le niveau de la mer que pour fournir des efforts intenses à forte consommation d’oxygène. Il en résulte des gains marginaux de condition physique. 

Chris Froome vélo Team Sky

Un cadre qui annonce la couleur…

 
Ces cyclistes parcourent toutes les semaines jusqu’à 1 000 kilomètres des plus éreintants afin de se préparer à la compétition. Ce à quoi il faut ajouter les cinq heures – ou plus – passées quotidiennement dans la salle de sport et les soins destinés à réparer les dégâts posturaux causés par les innombrables heures passées sur la selle. Mais en dehors de l’aspect physique, il est également essentiel de booster la -détermination des sportifs. « Quand des coureurs s’affrontent sur une montée difficile, c’est avant tout au mental que ça se joue, prétend Froome. Vous cherchez à pousser votre adversaire dans ses retranchements pour qu’il finisse par se dire : “C’est trop rapide, je ne peux pas maintenir ce rythme.” Votre corps hurle de douleur. C’est à celui qui sera capable de l’ignorer le plus longtemps. » 

La vraie bataille est celle de la volonté. Le coureur qui ne craque pas gagne. « Une fois que le doute s’empare de votre rival, son moral s’effondre et vous pouvez alors creuser l’écart, explique Froome. C’est une sensation incroyable, ça procure une satisfaction immense. Bien sûr, ça fait mal – vous respirez par les oreilles –, mais voir vos adversaires dans le rouge vous encourage à en remettre une couche. Vous acceptez la douleur. Vous vous dites que toutes les choses que vous ressentez ne sont que temporaires. » 

À ce niveau, l’alimentation devient une arme. De retour sur les routes, l’équipe imprime un rythme soutenu, et ce, malgré la ration hypoglucidique ingérée avant cette sortie destinée à améliorer le rapport poids/puissance des coureurs. « Il s’agit d’apprendre à votre corps à être plus efficace, dit Froome, afin qu’il privilégie la graisse comme carburant. » 

En contrôlant son régime alimentaire, Froome a enregistré des progrès considérables, faisant passer son poids de course de 71 kg à 67 kg. « Vous ne progressez qu’en vous poussant toujours un peu plus loin et en suivant un régime très strict », dit-il. Il consomme exclusivement des aliments non préparés, des protéines maigres et des glucides faciles à digérer. Il exclut également de son régime le gluten, susceptible d’augmenter la rétention d’eau. Conséquence : Froome vit sur le fil du rasoir, à la frontière entre santé et maladie. Un défi à part entière. Froome a couru pendant au moins deux saisons avec le Team Sky en ignorant totalement qu’il était atteint de bilharziose. « C’est un parasite qui s’incruste en profondeur dans vos organes et vos intestins, et qui se nourrit de globules rouges – pas idéal pour un athlète d’endurance », dit-il avec l’ironie qui le caractérise. 

« Pas de gloire sans douleur… Il y a du vrai dans ce dicton old school. »
Chris Froome
Chris Froome Team Sky

Volcan de Tenerife : routes sinueuses pour le Team Sky.

Même en parfaite santé, l’entraînement intensif et la perte de poids affaiblissent votre système immunitaire. « Vous êtes à la limite. Et comme en même temps, j’étais atteint de bilharziose, ça veut dire que je suis allé au-delà de la limite, raconte-t-il. À chaque fois que j’attrapais un rhume, j’arrêtais de m’entraîner pour récupérer. » Le traitement a été radical : « Tous les six mois, pendant deux ans et demi, j’ai pris des pilules qui ravagent le corps et tuent tout sur leur passage – le bon comme le mauvais. » 

Aujourd’hui âgé de 31 ans, Froome lutte également depuis son enfance contre l’asthme, maladie exacerbée par l’altitude et l’air froid. C’est pourquoi, en début de saison, il déserte les courses conclues au sommet des cols, préférant s’entraîner sous des cieux plus cléments. Un plan d’entraînement qui tranche avec les stratégies classiques adoptées pour arriver sur le Tour en plein pic de forme. « Savoir élaborer une bonne préparation, c’est aussi être capable de faire ce genre de choix stratégique », avance-t-il. 

En somme, Froome n’est pas le héros sportif type. Son cheminement vers les sommets est particulièrement intéressant. Il a toujours détenu un passeport du Royaume-Uni, grâce à son père britannique, mais c’est au Kenya qu’il a grandi, avant de passer sa jeunesse en Afrique du Sud. « J’ai toujours senti que mes racines étaient là-bas », confie-t-il. Le jeune Froome sillonne la vallée du grand rift sur son VTT et parle swahili, autant de qualités qui lui valent d’être sélectionné dans l’équipe nationale du Kenya, avant de partir défendre les maillots de différentes équipes sud-africaines. Ce n’est qu’en 2009 qu’il commence à rouler pour l’Angleterre. 

Chris Froome Tour de France

« Sur une montée difficile, c’est au mental que ça se joue. Votre corps hurle de douleur. Gagnera celui qui sera capable de l’ignorer le plus longtemps. » Chris Froome

Froome a rejoint le Team Sky en 2010, mais sa bilharziose a retardé sa percée. C’est donc très tardivement, lors du Tour de France 2011, que son talent se révèle au grand jour, en tant que porteur d’eau (de luxe) de Bradley Wiggins

Jusque-là, Froome était considéré comme un outsider dans le monde du cyclisme sur route. Son style atypique sur le vélo – coudes déployés, regard porté vers le sol – a le don d’irriter les puristes, mais cela n’aura pas atténué sa détermination, aussi humble qu’obstinée, un humour désarmant face à l’adversité, l’intelligence de sa modestie et son sens de l’honneur à l’ancienne.

Carte d’identité

  • Christopher Froome
  • Surnoms : Froomey, « Le Kenyan Blanc »
  • Nationalité : Angleterre
  • Naissance : 20 mai 1985 à Nairobi (Kenya)
  • Carrière : coureur pro depuis 2007
  • Palmarès : vainqueur du Tour de France en 2013 et 2015


Celui de la famille, aussi. Bien que son quotidien infernal associant entraînement et compétition réduise considérablement le temps qu’il passe aux côtés de ses proches, le rôle de père qu’il a endossé pour la première fois a rendu plus cruciale encore la question de son éthique professionnelle. « Avec notre fils, Kellen, je me suis soudainement senti l’envie de lui apprendre les choses de la vie à travers le cyclisme. Le travail acharné, la détermination, faire les choses comme il faut… » 

Cette année, Froome a dans sa ligne de mire la course olympique sur route, et le Tour, dont il fut le patron en jaune des éditions 2013 et 2015. Ce mois de juillet, la plus grande course cycliste au monde, devrait ravir les grimpeurs. « C’est violent, avec un gros accent mis sur les ascensions, particulièrement la dernière semaine, précise-t-il. Ça nous obligera à rester concentrés pour grappiller quelques précieuses secondes. » Et la course olympique ? « J’étais scié quand je l’ai vue. Des pourcentages de malade, 260 km, près de 5 000 m d’ascension. Ça va faire mal », annonce le « Kenyan blanc ».

On ne perçoit aucune once d’appréhension dans ses paroles. Froome sait que l’épreuve, la douleur et la souffrance constituent le carburant émotionnel pouvant l’aider à dépasser ses limites. Il donnera tout. « Je suis super motivé, déclare-t-il sans l’ombre d’une hésitation. Je suis persuadé qu’à partir du -moment où vous voulez vraiment quelque chose, vous trouvez toujours un moyen d’y parvenir. »

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06 2016 The Red Bulletin

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