chris sharma

Vers là-haut

Texte : Ann Donahue
Photos : Keith Ladzinski 

Le grimpeur Chris Sharma raffole des voies qui lui résistent. avec les routes vierges, c’est aussi son chemin mental qui motive ce Californien de 34 ans à parvenir au sommet. 

Tout légionnaire connaît par cœur les trois sources potentielles de combat : l’homme face à la nature, l’homme face à l’homme, l’homme face à lui-même. Pour en savoir plus, lisez Moby Dick, Le Comte de Monte-Cristo et Le Cœur Révélateur d’Edgar Allan Poe. On attend encore le roman qui fera la synthèse de ces défis lancés à un homme.

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L’entraînement de Sharma est simple, mais pas évident : éviter le gymnase et grimper, sans cesse. 

 
C’est la situation qu’est en train d’affronter Chris Sharma en ce moment même. Perché à 15 mètres de haut, scotché tel Spiderman à un séquoia monstrueux à la périphérie d’Eureka, au nord de la Californie. Ce tableau naturaliste touche au surréalisme. Cet Américain de 34 ans s’est fait connaître en ouvrant les voies les plus difficiles sur toutes les parois rocheuses de la planète. Aujourd’hui, il veut être le premier à venir à bout d’un séquoia. Haut de 90 mètres, l’arbre a la tête dans les nuages. On ne distingue plus qu’une silhouette de feuillages dans le brouillard californien. Entre ciel et terre, un scarabée humanoïde habillé de jaune et de bleu trace son sillon, cramponné à l’écorce. En 800 années de vie tranquille d’arbre, ce conifère n’avait sans doute jamais vécu pareille péripétie. 

Assis dans son harnais, Sharma prend une pause au cœur du triple combat qu’il mène en se balançant doucement, prenant le temps de lire la structure de l’écorce qu’il va chevaucher pendant encore une heure. Au-dessus du sol, à quelques dizaines de mètres, la nature de la peau de cet arbre séculaire devient complexe, plus inégale, moins rigide, moins striée aussi. Les prises pour les mains sont de plus en plus difficiles, celles pour les pieds n’existent plus. Sharma : « Je suis épaté par les variations de l’écorce, je crois que les arbres n’ont pas du tout envie d’être gravis ! »

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« Lorsque je suis au pied d’une falaise, je deviens capable de faire bien plus que ce que m’autorise mon potentiel. »  Chris Sharma

Sharma n’aurait pas de honte à déposer les armes, se laisser glisser jusqu’en bas et descendre une bière avec ses potes. Sauf que ce n’est pas son genre de renoncer et, ce qui l’intéresse au plus haut point, c’est le voyage, plus que la destination. En escalade, le système de cotation de la difficulté est impénétrable pour qui ne fréquente pas le milieu. Si on devait le traduire, on dirait que ça part de « C’est chaud » à « Turbo difficile ». À ce stade, la roche rigole et s’enivre de votre sueur et du sang de vos doigts esquintés. Chris Sharma, spécialiste des causes soi-disant perdues, a ouvert des voies qui portent aujourd’hui le nom de Dreamcatcher (Squamish, au Canada), Fight or Flight ou encore Stoking The Fire (respectivement à Oliana et Santa Linya, en Espagne). 

« Il y a beaucoup de grimpeurs talentueux, analyse Sharma, mais je pense qu’il y a une différence entre eux et les leaders, qui ont la capacité de visionner le chemin dans une voie nouvelle. Grimper, c’est autre chose que de réaliser un exploit sportif difficile. S’il n’y avait que ça, ça tournerait au concours de tractions ». Tout en tendons saillants, sourire dentifrice et tignasse brune hirsute, Sharma est un peu le mannequin qu’aurait pu choisir Santa Cruz, sa ville natale, pour sa promotion. Il incarne le tempérament de cette ville de Californie au bord de l’Océan Pacifique entre plages, mouvement arty, humeur hippie et sports à outrance. 

Amorcé sur une côte californienne, son parcours, qui a fait de lui l’un des athlètes les plus turbulents des sports d’action, fait naître un doux sourire sur le visage de celui dont le père était agent d’entretien à l’université de Santa Cruz. « Comme tous les gosses, c’est en grimpant aux arbres, que j’ai eu envie de faire de l’escalade. On a tous une drôle d’attitude, au fond : on se prend très facilement au sérieux alors que, en vérité, on ne fait ça que parce que c’est fun. »

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Sharma est ici doté de chaussures spéciales, conçues pour ne pas abîmer l’écorce de l’arbre en ascension. 

Alors qu’il venait d’avoir 12 ans, un premier mur d’escalade indoor s’ouvrait à Santa Cruz. Très vite Chris Sharma y démontre des facilités hors norme. Justin Vitcov, son pote de toujours, raconte : « On s’est demandé qui était ce gosse. En moins de 6 mois, il avait déjà le niveau pour disputer le championnat des États-Unis. » 

En 1997, à 16 ans, Sharma remporte le bronze aux championnats du monde d’escalade à Paris. Deux ans plus tard, il devient maître du bloc aux X Games, et les médailles mondiales ne font que s’empiler. Pourtant, les honneurs ne stimulent pas ce jeune trentenaire, sa quête se trouve ailleurs. 

« Mon domaine d’expertise a toujours été l’ouverture de nouvelles voies, les premières ascensions. C’est un processus athlétique et créatif qui permet d’unir le sport et la performance artistique. Dans l’escalade, comme dans toute chose de la vie, vos opportunités sont conditionnées par votre manière de les appréhender. Il est tout à fait possible de se frotter mille fois à la même paroi jusqu’à réaliser, un jour, qu’il y a une autre façon de la dominer. On s’étonne alors de ne pas l’avoir compris avant. » 

La patience – Sharma préfère dire l’entêtement – est une incongruité à une époque où chaque mouvement fait l’objet d’une vidéo. Regarder les images des exploits de Sharma, c’est une véritable promenade dans un monde de superhéros bohémiens : Chris et ses copains à l’honneur des sites les plus fameux de l’escalade sportive, affrontant la paroi, s’assurant et s’encourageant à tour de rôle. Ici convergent trois conflits propres à l’homme : face à la nature, face aux autres, face à soi-même.

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« Si vous n’êtes heureux qu’au sommet, vous n’accéderez que rarement au bonheur. » Chris Sharma

« Dans la vie, il y a les auteurs, les créateurs d’auteurs, les musiciens et ceux qui imitent ceux qui ont déjà interprété, tente de résumer un grimpeur partenaire de Sharma, Justin Vitcov. Chris, c’est l’auteur originel, le grimpeur qui innove, qui affronte les voies les plus complexes. Il n’est pas qu’un alpiniste qui récite son savoir, il ouvre de nouveaux horizons, trouve les plus belles routes, et ce qu’il réalise incite les autres grimpeurs à inventer à leur tour. » 

Sur votre smartphone, vous pourrez vous délecter du succès de l’ouverture d’une voie et l’exultation qui s’ensuit, mais ça ne sera jamais que la partie immergée de l’iceberg. Tous les conflits sont sous-jacents et visibles seulement si vous joignez l’esprit à votre regard. Ce que vous ne verrez jamais, c’est la pression que se met Sharma à vouloir être le premier sur un rocher, parce qu’il semble toujours avancer sans effort. 

« C’est ce que je suis, c’est de cette façon que je m’exprime, que je m’impose de devenir meilleur chaque jour. Je ne me compare pas à Superman : chacun peut être un as dans sa spécialité. Lorsque je suis au pied d’une falaise, je suis capable de faire bien plus que ce que m’autorise mon potentiel. Tout simplement, il s’agit d’avoir une volonté inébranlable, pour réussir. 

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Sharma a recueilli des données pour soutenir les études sur l’impact de la sécheresse record qui frappe la Californie.

Une gorgée de thé et il demande qu’on l’excuse pour son ésotérisme. Il confesse : « La réalité, c’est que sur ces grands projets, vous êtes en situation d’échec 99 % du temps. Si vous n’êtes heureux qu’au sommet, vous n’accéderez que rarement au bonheur. » 

En ce moment, Chris Sharma a le droit d’être outrageusement heureux et fier de ses réalisations. Quelque temps avant notre rencontre, il a vaincu El Bon -Combat, la voie la plus difficile au monde nichée en Espagne. À l’évocation de cet exploit, il hausse les épaules : « J’ai eu les yeux sur cette falaise pendant huit ans. Elle m’a coûté une année de travail, de planification, de sueur, de sang et de larmes. À chaque nouvelle prise, je me poussais et je hurlais à en perdre le souffle. C’était cool, oui… »

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Chris a collaboré avec certains arboristes de l’université de Berkeley afin de respecter l’intégrité du séquoia. 

Sa résistance mentale émerge, arme la plus simple au monde et la plus difficile à utiliser à la fois. Trouver une activité qui vous plaît. La pratiquer jusqu’au dernier jour. Profiter du voyage qui mène au but. Ne pas se soucier du succès, se réjouir d’avoir fait. Les conflits se résoudront alors d’eux-mêmes. « Si vous cherchez une chose à faire toute votre vie, assurez-vous qu’elle vous donne envie de vous transcender et de devenir le meilleur. Dans la vie, nous cherchons tous le moyen d’exploiter notre potentiel. J’ai trouvé mon exutoire dans l’escalade. » 

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« Mon domaine d’expertise a toujours été l’ouverture de nouvelles voies. » Chris Sharma

Dans sa tentative contre le séquoia, Chris Sharma retombe deux fois dans le harnais de sécurité, mais finit par atteindre le faîte de l’arbre. Son cri de joie, qui salue sa performance, doit venir de cette enfance passée à grimper. Cette victoire est une histoire de grâce et de force brute, un voyage dans le passé, mais ce n’est pas une conquête dans les règles de l’art de l’escalade. Pour cela, il devra faire la même chose sans harnais. 

Chris Sharma fera une deuxième tentative. Puis une troisième le lendemain, et une autre, puis une autre. Y parviendra-t-il ? Peu importe. « Hier, j’ai musclé l’arbre, raconte-t-il, en évoquant sa première tentative. Désormais, je prends mon temps, je veux découvrir les secrets du séquoia. »

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08 2015 The Red Bulletin

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