Interview Ricardo Rodriguez Suisse

Ricardo Rodriguez, un footeux de première classe

Texte : Arek Piatek/Stefan Wagner
Photos : Lukas Maeder

Ricardo Rodríguez 
est potentiellement 
le meilleur arrière gauche du monde. Il 
est la star discrète 
de l’équipe nationale suisse. Celui qui déteste les interviews a fait 
une exception pour 
The Red Bulletin.

Ricardo Rodriguez, la star de foot suisse et nouveau venu à l’Euro, nous parle de…

  • ses plus grands atouts
  • comment il a sauvé sa peau
  • son enfance dans le « Bronx de Zurich »
  • ces sommes de transfert vertigineuses
  • son titre avec l’équipe nationale suisse
  • l’importance d’avoir des couilles

THE RED BULLETIN : M. Rodríguez, on ne peut pas dire que la nature vous ait gâté à la naissance.

RICARDO RODRÍGUEZ : Vous parlez de mon opération? (Il relève son t-shirt et dévoilant une cicatrice d’une dizaine de centimètres qui traverse son ventre.)

Ricardo Rodriguez Schweiz

La vie de Ricardo Rodríguez n’a pas toujours été rose.

Oui. Est-ce que cette cicatrice est une sorte de rappel de vos origines, de la pauvreté, de l’obligation de se battre pour s’en sortir?

C’est plus qu’un souvenir. Je suis encore obligé de la masser constamment pour que les tissus n’adhèrent pas. Et je ne peux pas manger tout ce qui me plaît. Comme le pain, ou trop de choses grasses. Mon estomac est différent depuis.

Il a fallu vous ouvrir le ventre juste après votre naissance, afin de remettre en place dans la cavité abdominale des organes qui étaient passés dans la cage thoracique. Est-ce que votre enfance en a souffert ?

Je me rappelle que je devais sans cesse aller à l’hôpital pour des contrôles. Avec ma mère. Encore et encore. Mais ce n’était pas si grave. Ce qui était grave, c’est que je me fatiguais très vite en courant et que j’avais du mal à respirer.

À partir de quand a-t-il été clair que vous survivriez ?

Chaque partie était risquée.

Dans ce cas, comment avez-vous pu devenir un footballeur ?​

D’une certaine manière, mon état m’y a incité… j’étais plus ambitieux que les autres. Ou moins raisonnable, je ne sais pas. Je ne voulais pas déchanter. Je voulais jouer au foot avec les autres gamins. Plus que tout. Tous les jours. Et comme j’avais beaucoup de déficits à combler du point physiquement, j’avais la gnaque. Dès ma petite enfance. À chaque fois que je rentrais du foot, je me disais : « heureusement que mon ventre a tenu », mais aussi : « maintenant mon corps est plus fort qu’avant ».

© YouTube //  WorldOfFootballHD

À la place de votre père, je vous aurais interdit de jouer au football.

C’était impossible pour deux raisons. Le football a toujours été quelque chose de très important dans ma famille. Et je n’aurais pas accepté qu’on m’interdise de jouer. Pour moi, le football n’a jamais été seulement du plaisir, parce que j’ai toujours eu un but précis, même tout jeune, j’étais singulièrement focalisé. J’étais moins enjoué que les autres enfants, juste un peu plus adulte d’une certaine manière. Et vers douze ans, j’ai remarqué que j’étais capable de plus que la plupart des autres. C’est là que j’ai décidé de devenir un joueur de foot pro.

« Garder son calme quand on a la balle est primordial. Ne pas faire d’erreurs, limiter les risques. Ça, je sais faire. »
Ricardo Rodríguez connaît ses points forts

Tous les ados en rêvent.

C’était un projet. Je voulais devenir joueur professionnel pour aider ma famille. Nous étions pauvres, et je voulais nous sortir de là. De la pauvreté et de la zone à l’époque (Schwamendingen, le « Bronx de Zurich », ndlr). Grâce à ce que je gagnerais en tant que joueur professionnel. Je voulais surtout offrir une vie meilleure à ma mère, qui avait tant fait pour moi. Par amour, mais aussi en signe de gratitude.

Et l’école ?

J’étais un mauvais élève, j’avais des difficultés à étudier, je faisais souvent l’école buissonnière. J’étais entièrement focalisé sur le foot.

Wolfsburg Ricardo Rodriguez

« Devenir un pro n’était pas un rêve. C’était pour aider ma famille. Nous étions pauvres et je voulais nous sortir de là. »   

Sans aucun plan B ?

Exactement.

Courageux.

C’était logique. Je préférais développer mes points forts plutôt que corriger mes faiblesses. Faire ce que je ne savais pas bien faire, à l’école, était un calvaire.

Qu’en pensaient vos parents ?

Ma mère n’a jamais oublié tout ce que j’ai dû endurer lorsque j’étais petit. Elle savait aussi à quel point l’école me faisait souffrir et ne se fâchait jamais quand je faisais l’école buissonnière. Elle me comprenait et me soutenait. Un jour le directeur de mon école a appelé à la maison, et elle a déclaré que j’étais au lit, malade, alors qu’elle savait que je séchais.

Et votre père ?

L’homme le plus fou de football que l’on puisse imaginer. Il aurait lui-même voulu être joueur professionnel, mais ses parents n’avaient pas assez d’argent pour lui permettre de participer régulièrement à l’entraînement. C’est une histoire triste. Mais il a au moins voulu rendre accessible à ses propres fils (Ricardo et ses deux frères, tous deux également joueurs professionnels, ndlr) ce qu’il n’a jamais eu : une bonne formation dans un bon club. À l’époque nous avions une vieille Hyundai. Une épave, abîmée de partout, mais elle roulait. C’est avec ça que mon père nous amenait, mes frères et moi, à l’entraînement tous les jours, aux clubs des Grasshoppers, FC Zürich, Schwamendingen, puis il venait nous chercher l’un après l’autre. Je n’oublierai jamais cette image : mon père dans sa vieille Hyundai toute rouillée et nous, avec nos sacs de foot. Et tous les jours, cette folle expédition à travers Zurich, hahaha.

Proud of our Team #Schweiz #Suisse #Svizzera ...

Proud of our Team #Schweiz #Suisse #Svizzera #Svizra

À 15 ans vous gagniez déjà votre premier argent en tant que footballeur, 1 500 francs par mois pour un contrat de jeune talent. Qu’avez-vous fait de votre première prime ? 

Elle est partie dans la caisse familiale, comme prévu. Et après je me suis dit que dans quelques années, je pourrai offrir une vie meilleure à ma famille.

Pourquoi êtes-vous devenu défenseur ? N’est-ce pas plus attrayant pour un jeune garçon d’être un attaquant, qui est acclamé lorsqu’il tire un but ?

Verteidiger Ricardo Rodriguez

 Je ne connais rien d’autre. J’ai été défenseur depuis mes six ans, parce que dans mon club, j’ai toujours dû jouer avec des garçons d’un ou deux ans mes aînés. À chaque fois, ils me disaient : « Tu es le plus jeune, tu joues derrière. » Évidemment, parce qu’ils voulaient tirer les buts eux-mêmes. Mais en fait, la position défensive m’a plu dès le début.

Pourquoi ?

À cause de la responsabilité. D’empêcher les bavures, de veiller à ce que le zéro reste jusqu’au bout. Si tu te plantes, en général tu te prends un but. C’est une sensation forte qui ne cesse qu’avec la fin du jeu. Et pas une seconde de moins : même si tu joues bien pendant 90 minutes, avec une inadvertance à la 91e, c’est toi le couillon… et les bonnes 90 minutes sont oubliées. Ça me stimulait.

Quel est votre plus grand atout ?

Mon calme quand j’ai le ballon.

Ça ne paraît pas particulièrement spectaculaire de maîtriser le ballon de manière calme et sûre.

C’est pourtant ce qu’il y a de plus important. Éviter les erreurs, ne pas faire de gaffe, minimiser les risques. Et ça, je sais faire.

Peut-on apprendre à éviter les erreurs ?​

Bien sûr. Il suffit de savoir ce que l’on sait faire ou pas. Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit à propos de la concentration sur ses points forts ? Je continue à agir selon ce credo – même sur le terrain : je fais ce que je sais bien faire. Et ce que je ne sais pas bien faire, je n’y touche pas.

🏎🚗🏎🚗 @granitxhaka

A post shared by Ricardo Rodriguez (@rrodriguez.68) on

Dans ce cas vous savez faire beaucoup de choses : en prototype d’un défenseur moderne, vous participez au jeu offensif, faites des passes décisives – et avez de grandes qualités de buteur. D’où tenez-vous cela ?​

Du temps où j’étais un garçon qui jouait au parc. Au club, je devais être discipliné et rester à l’arrière, mais avec mes amis ? Je me défoulais. Je voulais tirer des buts plus que tout, sinon rien. J’arrivais, attrapais le ballon, tirais tout de suite sur le but, pouf, comme un taré. Au début tout le monde me détestait : « Oh merde, encore lui… », mais ma technique de tir a fini par s’améliorer. Au club, j’ai même été tireur numéro un de penalty et de coup franc.

« Ma famille est à l’abri du besoin pour le restant de ses jours. Ce qui me motive encore : les titres. Les grands. Dans la Champions League et avec l’équipe nationale. »
Rodríguez croit son équipe capable de remporter l'Euro 2016

Seriez-vous un bon avant-centre aujourd’hui ?

Pas mauvais, probablement.

Quels seraient vos atouts ?

Il ne me faudrait pas beaucoup d’occasions de but pour marquer.

Bien sûr, votre calme au ballon…

Je les rentrerais tous, glacial (il lance un regard délibérément sinistre).

Hahaha, c’est à croire que vous ne connaissez ni nervosité, ni peur ?

Tu n’as pas droit à la peur si tu veux atteindre de grands résultats. Qu’il s’agisse d’un penalty, d’un match ou d’un joueur adverse, il ne faut avoir peur de rien et de personne. C’est probablement le conseil le plus important que je puisse donner à ceux qui veulent réussir : au foot, il faut avoir des couilles, sinon tu n’y arriveras pas.

5 Top-Talente der EURO 2016

Diese Youngster wollen sich bei der EURO 2016 ins Rampenlicht spielen. Wir stellen euch Embolo, Mor und Co. vor.

Et quand vous avez le Real Madrid avec Ronaldo et Bale en face de vous, que l’arbitre a le sifflet aux lèvres et que ça va commencer… n’êtes-vous pas un peu nerveux ?

Tendu, oui, mais dès que tu as le ballon et que la première passe est réussie, tu oublies tout. Après, c’est simplement un match de football.

Simplement un match ? Même quand c’est un match important ?

Plus le match est important, plus c’est le pied.

Ricardo Rodriguez Star EURO 2016
« POUR ÊTRe bon, il faut des COUILLES. »
Ricardo Rodríguez

Avoir des couilles, quoi.

Hahaha, exactement : à cause des couilles. 

Mais si la première passe est ratée ou bien, pire, mène à une action dangereuse, voire un but adverse ?

Je ne connais aucun joueur que cela laisse froid de rater la première action. Car dans ce cas, la situation devient effectivement épineuse. Dans ce cas il faut… 

… nous le savons déjà : avoir des couilles ! 

D’abord le ballon. Tu dois tout de suite essayer d’entamer un bon mouvement. Il ne faut surtout pas esquiver ou faire semblant de jouer, mais tenter, tenter, tenter. Jusqu’à ce que ça marche.

Et si ça ne marche pas ?​ 

Il ne te reste plus qu’à te battre comme un lion. On peut toujours se battre.

Lors d’une interview, vous avez mentionné ne pas aimer jouer contre Arjen Robben parce qu’il est tellement imprévisible…​

… contre Robben et contre les Bavarois. Ensemble, ils sont le cauchemar de tout défenseur. Lorsque tu joues contre le FC Bayern, tu as l’impression qu’ils sont à 15 sur le terrain. Impossible d’accéder au -ballon. Ils te font courir en rond. Tu cours et cours et sais qu’à un moment donné, l’un d’entre eux va pointer.

Et quel est le rapport avec Robben ?

Il lui suffit d’un seul instant. Tu dois donc être aux aguets pendant 90 minutes. Hyper-concentré. Et s’il te fonce dessus, cela n’a presque aucun sens de réagir. Soit tu spécules, donc tu optes pour un côté, celui dont tu espères qu’il le choisira pour faire son crochet, ou bien… bref, tu le freines, quoi.

Vous y êtes arrivé entre-temps. Vous êtes à l’abri des soucis financiers.

Oui et ma famille n’aura plus jamais faim.

Qu’est-ce qui vous motive donc encore ?

Les titres. Les grands titres. Dans la Champions League et maintenant avec l’équipe nationale.

Vraiment, avec l’équipe nationale ? Vous croyez l’équipe prête pour des titres ?

Nous pourrions constituer une bonne surprise lors du Championnat d’Europe.

Vous vous engagez souvent pour des projets sociaux, comme pour des personnes atteintes du cancer, vous soutenez des projets à Schwamendingen… 

Oui, mais je n’aime pas en parler. Je ne veux pas en faire tout un plat. Mais croyez-moi : je n’ai jamais oublié d’où je viens.

Cliquer pour lire la suite
06 2016 The Red Bulletin

Article suivant