Renaud Lavillenie perchiste

Air Lavillenie

Texte : PH Camy
Photos : Olivier Metzger 

Altitude : 6,16 m - Objectif : Rio - Mission : l’Or. Le perchiste français Renaud Lavillenie aime les altitudes olympiques. La moto sur circuit lui a prouvé l’importance d’une autre chose.

Mirage 4000, Concorde… l’excellence aéronautique siège au musée de l’Air et de l’Espace du Bourget. Des fuselages et épopées aériennes mythiques, symboles d’une France qui domine les cieux. Entre tarmac et hangar, des dizaines d’engins rares et spéciaux, parfois spatiaux, rapprochent le public de son rêve d’élévation. Encore un peu plus près du ciel. En ce matin d’avril, c’est une autre fierté hexagonale, du genre à survoler l’athlétisme, qui y évolue dans une discrétion, disons, relative… Le type en tenue de pilote au guidon d’une Yamaha flambante – dont il se plaît à lever la roue avant à peine son moteur allumé – c’est Renaud Lavillenie, 29 ans, champion olympique (Londres 2012) et du monde (Portland 2015) de saut à la perche. Une équipe photo s’affaire autour de l’homme qui est allé plus haut que l’Ukrainien Sergueï Bubka, tsar de la discipline, en passant les 6,16 m (chez Bubka et devant ses yeux) en 2014.

  • Surnom : Air Lavillenie 
  • Objectif : Jeux Olympiques de Rio
  • Mission : une seconde médaille d’or

Le 15 février 2014, à Donetsk, en Ukraine, le Français Renaud Lavillenie bat le record du monde de saut à la perche en franchissant une barre à 6,16 mètres. Il détrône le détenteur du titre jusqu’alors, l’Ukrainien Sergueï Bubka (dont la performance absolue en salle atteignait 6,15 mètres).

© YouTube // BFMTV

The Red Bulletin a convié le champion au Bourget car il connaît son attrait pour la vitesse – notre homme a goûté à la supersonique lors d’une virée dans un jet Epsilon TB de l’Armée de l’Air – mais aussi pour aborder, avec l’un des champions les plus attendus de la délégation France à Rio, son exutoire, sa zone de liberté : deux roues propulsées nommées moto. Passion dévorante qui le conduit sur des circuits de course dès que possible depuis une poignée d’années. Très vite, en mode 1 000 cm³. 

Du mythique film Top Gun, on se souvient du fameux “I feel the need, the need for speed!” (« Je ressens ce besoin, ce besoin de vitesse ») scandé par un Tom « Maverick » Cruise à bloc. Alors, pour Renaud Lavillenie, est-ce l’envie ou le besoin qui l’a conduit au guidon ?

«I feel the need… the need for speed!»

© YouTube // Fresh Movie Trailers

 « C’est un peu des deux, explique l’athlète clermontois entre deux prises de vue aux côtés du prototype de Mirage 4000. Il y a d’abord eu une énorme envie, car j’ai toujours été attiré par les motos et découvrir les sensations qu’elles procurent. Jeune, j’avais une 125 cm³, et plus tard, quand j’ai passé mon permis, j’ai gravi les échelons. »

Mirage 4000 prototype

Racé : un prototype de Mirage 4000 exposé au Bourget. Un modèle unique. Comme Renaud Lavillenie.


C’est Stéphane Mézard, l’homme qui lui vendra sa première « vraie » moto, qui donnera le goût de la compétition (motorisée) à ce natif des Charentes qui s’est lancé dans la perche au début des années 2000, tout d’abord coaché par son père, Gilles, lui-même un ancien perchiste.

« Stéphane est devenu un très bon pote, poursuit Renaud, et il m’a proposé de le suivre sur ses compétitions d’endurance sur circuit, notamment au Bol d’Or, où j’ai été chronométreur pour son team, AZ. J’ai tout de suite adoré, mais à un moment, je me suis dit : “C’est bien beau d’être dans les stands… mais c’est dans le cuir que je veux être !” »

Dès lors, Lavillenie ne manque jamais une occasion de sympathiser avec une moto, à haute vitesse et sur circuit. « En novembre 2012, j’essaie une 1 000 cm³, et je me rends compte que je suis capable de la maîtriser sans crainte. Je commençais à trouver le truc. » Trois mois plus tôt, Renaud était sacré champion olympique de saut à la perche. Sa quête de hauteur semblait devoir ne faire qu’une avec celle de la vitesse. Grandissante. En avril 2013, il s’investit dans le team AZ, avec Stéphane Mézard et David Dumain, pilote de renom et référence de la presse moto. 

« Je l’ai rencontré au Bol d’Or, rembobine Dumain. Il aurait pu se pointer en VIP grâce à son statut d’athlète de haut niveau, mais il était au cœur de la course, dans une petite cabine, à chronométrer ses camarades pilotes. Il fallait vraiment être passionné pour faire ça. Il n’est pas venu se montrer, mais en mec dedans, au charbon. » Vraiment dedans.

Renaud Lavillenie Yamaha

« J’ai tout de suite adoré la moto, mais à un moment, je me suis dit : “C’est bien beau les stands… c’est dans le cuir que je veux être !” »

En 2013, Lavillenie s’engage sur les 24 Heures du Mans moto avec les AZ. Et termine 13e, marquant ainsi des points en championnat du monde de motocyclisme. Un exploit pour le perchiste, qui aura exigé des heures de préparation, d’essais, de réglages, et de mise en condition. Ce temps dédié à la moto, on se demande où Lavillenie peut bien le trouver.

Son agenda ? À faire pâlir un chef d’État. Après notre matinée de shooting au Bourget, il enchaînera une exposition en banlieue Sud de Paris, suivie d’une conférence de presse « olympique » au cœur de la capitale, répondant aux questions d’une vingtaine (!) de médias. « Pour la moto, je me préserve quelques journées dans l’année où je débranche mon cerveau. Je fais le vide, je pense à autre chose que mon quotidien de perchiste, explique le champion olympique. À plus de 200 km/h sur un circuit, les objectifs en perche et les sollicitations de toutes parts n’ont pas leur place. Sinon, je me mets en danger. » 

Penser à autre chose, les gaz à fond, et se relancer d’autant mieux dans ses challenges d’athlète. Décompresser pendant la course, et profiter de ses bienfaits hors du circuit. « Après, je suis à nouveau d’attaque pour les sollicitations et les contraintes de la perche », note le Français.

Mirage 4000, prototype bleu banc rouge

Bleu, blanc, rouge : le 15 août, à Rio, Renaud représentera la France lors de la finale de saut à la perche.

On tiendrait donc là l’un des secrets de la performance en ascension de Lavillenie ? « J’ai commencé à ressentir les bienfaits de cette autre activité en 2013. Jusqu’en 2013, mon record était de 6,03 m. Six mois après mes 24 Heures du Mans, je battais le record du monde de Bubka, à 6,16 m. » Face à notre intérêt sur un potentiel « effet moto » sur ses records, Renaud twiste habilement le concept, avec une détente et une assurance qui lui vont comme de l’or.

« Pratiquer la moto ne m’a pas empêché d’être bon à la perche. On ne peut pas dire que parce que j’ai bouclé les 24 Heures du Mans, j’ai battu le record du monde à la perche. Par contre, ce temps que j’ai dédié à la moto et pas à la perche n’a pas été utilisé inutilement. » Nous rencontrons Lavillenie à quatre mois des JO. On trouverait logique qu’à l’approche d’une telle échéance – et l’ascension probable vers une seconde médaille olympique – il oublie la poignée de gaz pour un moment. Pas son genre.

« Je roulerai d’ici aux JO, affirme-t-il. Sinon, j’arriverai à Rio avec peut-être un peu plus de pression, ou d’agacement, parce que je n’aurai pas eu mes sas de décompression. Ça me procure de la sérénité, du plaisir. Je fais autre chose, dans un milieu complètement différent, hyper intéressant. »

Mirage 4000, prototype exposé au Bourget

« Les trucs monotones, ça va deux secondes. Sortir de son quotidien permet de se préparer à y rentrer à nouveau, encore plus impliqué. »

Le sport mécanique colle à la belle ouverture d’esprit d’un Lavillenie toujours prêt à nourrir son appétit d’adrénaline, à dédier du temps à autre chose. « J’ai du mal avec l’image du sportif qui se cantonne à faire son sport et rien d’autre, explique-t-il. Le sport de haut niveau, c’est beaucoup de contraintes, mais après, tu les acceptes ou pas. Je fais en sorte de garder intacte ma liberté. »

Renaud «Air» Lavillenie

© Styliste : June Nakamoto 
Combi de pilote/veste/ casque : Doursoux
Lunettes : Tom Ford by Marc Le Bihan Paris
T-Shirt/chaussures : Nike


Lavillenie fait preuve d’une détermination que même la notion de danger ne semble ébranler, car il estime le côtoyer au quotidien en perche, avec le facteur blessures qui, toujours, plane. « Si un partenaire potentiel me dit, “Renaud, on te propose un contrat de tant, mais à côté tu ne fais plus ça ou ça”, je vais lui dire : “Tu es bien gentil, mais tout ça, je le préserve !” Je suis prêt à me priver de certaines opportunités pour conserver ma liberté de rouler et de m’exprimer au quotidien. » 

Et pour s’exprimer, Lavillenie a dû assumer de ne plus être le meilleur. Nous parlons du perchiste le plus performant de l’histoire, qui évolue dans le milieu des sports mécaniques où son statut d’athlète ne lui autorise aucun passe-droit. Le circuit ne pardonne rien, à personne. 

« Renaud pratique en respect du propre filtre de ses capacités et de sa mise en danger, précise son coéquipier David Dumain, victime d’un terrible crash sur les 24 Heures du Mans moto 2014. Sur une course, le plus gros du plateau est devant lui. Il n’y domine personne. C’est une démarche très forte qui implique beaucoup d’humilité. Rares doivent être les athlètes de son niveau qui seraient prêts à affronter cela. » 

« SUR UN CIRCUIT, je débranche mon cerveau. À plus de 200 km/h, mes objectifs en perche n’ont pas leur place. Sinon, je me mets en danger. » 
Renaud « Air » Lavillenie

Concentré uniquement sur l’asphalte qui déroule à une vitesse folle sous les roues de sa Yamaha, le champion a trouvé dans la moto un renouveau. « J’ai réappris à apprendre, précise-t-il. Au plus haut niveau, tu es toujours en train d’améliorer quelque chose, mais tu n’apprends plus vraiment, tu travailles sur du détail, du très précis. La moto m’a permis de remettre en marche un processus d’apprentissage et de compréhension. C’est super important. »

Celui sur qui des millions de paires d’yeux tricolores seront rivés à Rio est donc redevenu un élève, et a su en tirer le meilleur. « En retrouvant cette phase d’apprentissage à moto, ça m’a permis de me remettre un peu en question sur la perche. Je fais des progrès à chaque sortie sur circuit, et j’essaie d’entretenir cette façon d’avancer en perche. »

Quand on l’interroge sur cette zone, « là-haut », au-dessus de la barre, où il semble atteindre une autre dimension, compréhensible de lui seul, et si son équivalent dans la moto existe, il sourit. « Sur un saut, tout est clairement identifié : quand tu as franchi la barre, c’est la délivrance, le moment où tu récupères tout. Sur les circuits, c’est différent, car ils sont tous différents. Il y a en effet un moment ultra-grisant, que tout le monde recherche, c’est cette vitesse de passage en courbe, le genou au sol. En tant que novice, tu as l’impression que la moto ne va jamais rester sur ses deux roues. Cette ­espèce de frontière, j’en suis ultra loin, mais virage après virage, tu passes à 100, à 110, puis à 120… » 

Profitant de ses ultimes minutes de présence sur le tarmac du Bourget, nous invitons Renaud à comparer son niveau à moto à ses hauteurs en perche. Amusé, après quelques secondes de réflexion, il nous offre un « 5 mètres ». Soyez assuré qu’il n’en restera pas là. « Renaud veut ­aller “très haut” en moto », déclare son ­camarade Dumain. « Je suis cette direction parce que j’adore ça. Les trucs monotones, ça va deux secondes. Sortir de son quotidien permet de se préparer à y rentrer à nouveau, encore plus impliqué. C’est un état d’esprit. Ça ne va pas tout changer, mais pourquoi s’en priver ? Il faut défendre ta liberté d’accéder à autre chose », conclut Air Lavillenie. Avant de s’échapper. Sur une moto-taxi.

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07 2016 The Red Bulletin

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