Jérémie Heitz, La Liste

La Liste avec Jérémie Heitz : pas une descente à moins de 50°

Texte : Werner Jessner Photos : Dom Daher, Tero Repo

Skier là où d’autres s’encordent : dans son film La Liste, le Suisse Jérémie Heitz fait paraître toutes les autres montagnes bien plates. 

Si l’on ne sait pas que le gars blond et compact à la barbe clairsemée dans ce café de Martigny est une superstar du free ride, du genre à poser de nouveaux jalons, on ne s’en doute pas.

Le jeune homme en chemise à carreaux et au T-shirt avec un motif du parcours de la première ascension du Mont-Blanc est le premier à avoir réussi à skier douze descentes légendaires dans les Alpes occidentales comme personne avant lui ne l’a fait.

Il ne les a pas simplement descendues, non : il en a fait une expérience esthétique, légère, pleine de flow. Et extrêmement rapide.

La Liste est au programme de Montagne en scène, le festival itinérant en tournée dans 34 villes en France, Suisse, Belgique et Royaume-Uni.

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Jérémie Heitz by Tero Repo

Jérémie Heitz, 27 ans, étoile montante de la Suisse romande : il y a dix ans, il mettait fin à sa carrière de skieur de compétition pour devenir free-rider. La bonne décision.

 Avec Jérémie Heitz, l’escarpement a atteint une nouvelle dimension que d’autres free riders, même très bons, ont dû abandonner : pour lui, c’est à partir de 50 degrés qu’une pente devient intéressante. Pour comparer : une piste de ski noire a une pente de 22 degrés ou plus. 

Pour les pentes qu’Heitz attaque, il n’y a pas de catégorie. Et en fait, on ne peut même plus parler de descente sur neige : « C’est plutôt de la glace. Avec un tel escarpement, la neige glisse plus bas. Il faut très bien connaître les conditions pour savoir quand la pente est praticable. »

Les journées de printemps avec quelques degrés au-dessus de zéro sont idéales, lorsque il a plu auparavant, car c’est là que la surface a le plus de prise. 

« Mais il faut s’attendre à se prendre des coups très violents. Les skis glissent avec fracas, les cuisses brûlent, et il n’y a aucune chance de s’arrêter. À partir du moment où l’on s’engage sur la pente, il faut être conscient du fait que le seul moment pour s’arrêter, c’est tout en bas. »

Il a investi deux années de sa vie dans un projet qui a commencé par une simple idée : « J’ai fait la liste des versants de montagne où je voulais effectuer une descente. C’est de là que vient le nom du projet : La Liste. »

Le festival Montgane en scène est en tournée jusqu’au 14 décembre en France, Suisse, Belgique et Royaume-Uni.

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Jérémie Heitz, La Liste

LES EMBÛCHES DE L’ASCENSION

Il faut habituellement une à deux heures pour atteindre le sommet avec piolet et crampons. Au delà des 3 000 mètres d’altitude, l’air se fait rare, chaque pas est fatigant. Il faut bien gérer ses forces. « Lors de la descente, tu as besoin de jambes fortes, insiste Heitz, sinon tu peux tout de suite faire demi-tour. »

« La plus petite des erreurs et la partie est finie. Impossible de freiner, et pas question de s’arrêter sur ces pentes. »


Ces pentes n’avaient en partie plus été descendues depuis des années, d’autres le fascinaient de par leur exposition ou la beauté du relief. Cependant, après le premier hiver, il avait surmonté tout juste cinq montagnes et avait dû faire demi-tour des dizaines de fois.

Jérémie Heitz, La Liste

Sur certaines  montagnes, la montée dure des heures en pente raide, sur d’autres Jérémie a même dû bivouaquer. Tout repose sur ses seules forces.

« Si tu n’es pas prêt à abandonner, ce n’est même pas la peine de te mettre en route. » Son beau-père, un sauveteur qui est presque quotidiennement en action en hélico pour mettre en sûreté des accidentés, l’a beaucoup aidé :

DUR, ÉTROIT, LONG

Les descentes que Jérémie choisit seraient impossibles à pratiquer avec du matériel courant. « Il y a dix ans, cela n’aurait pas pu fonctionner. » Son fournisseur d’équipement, Scott, lui a fabriqué des skis free ride particulièrement durs et plus longs, dont Jérémie consomme autour de six paires par an. Autre contrainte dans les pentes raides : il doit attaquer la montagne en chaussures de course dures sans fonction walk.

« Ainsi, j’étais toujours au courant de l’état de chaque montagne. »

Il a pris toutes les décisions avec lui, car il n’y a rien de plus surprenant que la propre montagne locale lors d’un mauvais jour. « J’ai beaucoup appris de lui. Surtout la patience. »

Jérémie Heitz est une personne qui s’ennuie très vite. C’est ce trait de caractère qui lui a valu la fin de sa carrière de skieur de compétition. « Trois heures de voiture simplement pour faire quelques poteaux, non merci. »

Et même la carrière de Heitz lors du Freeride World Tour en souffre, alors qu’il continue à atteindre des places sur les podiums.

La Liste, photo tirée du film

Recherche de trajectoire : Heitz, qui vient de démarrer au sommet, va entamer la pente au bout de trois virages, à peu près au niveau du petit pli sur l’arête. C’est là que cela devient intéressant.

La neige ne reste pas au sol, mais glisse vers le bas. Le sol est plutôt un bouclier de glace, légèrement saupoudré de neige par le vent.

Mais au bout de cinq ans, on connaît les challenges, les pentes, les suspects habituels. En revanche, les pentes raides, elles, ne sont pas ennuyeuses – jamais. Il y a tellement de lignes, tant de choses qui semblent impossibles et qu’il faut rendre possibles – le bon jour, avec les bonnes conditions. Tout cela vaut d’autant plus la peine d’attendre.

La Liste, photo tirée du film

Dans la lumière : avec son nouveau film, le skieur extrême suisse s’établit au top de ce genre. Douze montagnes légendaires, douze descentes, pas une de moins de 50 degrés.

Pas la peine d’essayer d’y aller au pied-de-biche si la pente a plus de 50 degrés, car même sans on est totalement à la merci de la montagne et ne peut compter que sur sa propre chance. « Une fois, j’ai perdu mon ski droit en pleine descente, la glace ayant cassé ma fixation. J’ai eu chaud. Quelques mètres plus loin et j’aurais percuté les rochers ! »

Ces scènes dans La Liste font partie des plus impressionnantes de tout le film. Si l’exercice paraît facile et la jubilation de Heitz flagrante, c’est à travers les erreurs commises que le spectateur peut mesurer le degré de dangerosité des pentes descendues.

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11 2016 The Red Bulletin

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