Championnats du monde de natation en eau glacée

La lutte des glaces

Texte : RUTH MORGAN   
Photos : SHAMIL TANNA

Au nord du cercle arctique, en Russie, à Mourmansk, se sont disputés les tout premiers championnats du monde de natation en eau glacée. Épreuve brutale puis ­euphorique pour les 50 athlètes au départ.

Christof Wandratsch est immergé dans l’eau noire de cette piscine de 25 mètres, sculptée dans les glaces épaisses du lac russe de Semenovskoye.

Nous nous situons près de Mourmansk, au nord du cercle arctique. Le cerveau de Christof le supplie de sortir de l’eau. Son visage est engourdi. Il sent comme des coups de poignard lui transpercer les jambes, ses mains et ses pieds le font souffrir. Plutôt un bon signe finalement, son corps répond toujours. Le nageur allemand s’y attendait. C’est pourquoi il s’est entraîné sans compter. Wandratsch est prêt à en découdre avec les 6 concurrents des lignes d’eau voisines, mais c’est dans sa tête que se joue la vraie bataille. Dans cet environnement hostile, il s’agit d’avoir des nerfs en acier trempé pour résister aux instinctifs signaux de fuite, et aller au bout des 40 longueurs. À chaque mouvement de bras, il se pose une question : mes jambes font-elles encore leur travail ? Suis-je suffisamment fort physiquement ? Tant que la réponse est oui, il poursuit.

Championnats du monde de natation en eau glacée

« La règle essentielle ? Personne ne plonge là-dedans sans être entouré d’une équipe, affirme la nageuse Nuala Moore. Et pour arriver à supporter la douleur que ce sport implique, il vous faudra croire en votre équipe. »

Wandratsch est une pointure de la natation longue distance. En 2005, il bat le record du monde de la traversée à la nage de la Manche. En quête de nouveaux défis, il découvre la natation en eau glacée en 2013.

Ce sport se développe rapidement, à tel point que 50 nageurs de 15 pays différents (dont l’Argentine, l’Australie et le Zimbabwe) se sont déplacés jusqu’à Mourmansk, dans le nord-ouest de la Russie, pour participer aux premiers Championnats du monde de natation en eau glacée. Il y règne un froid glacial. Au bord de cette vaste étendue d’eau gelée blanche se profilent des barres d’immeubles couvertes de neige, de style incontestablement soviétique.

Pour le corps humain, une course d’un kilomètre en eau glacée est l’équivalent d’un marathon, et la survie dans ces températures extrêmes requiert une concentration totale. La neige vient frapper l’eau à 0 °C et la peau exposée des nageurs, couverte d’un simple maillot de bain et d’un bonnet de bain. « Ça va faire mal !, prévient Wandratsch avant la course. »

« SI LA RÉCUPÉRATION N’EST PAS TERMINÉE, LA COURSE N’EST PAS FINIE. LES NAGEURS SORTENT DE L’EAU et te lancent le “REGARD DU DIABLE”. »
Ram Barkai

« C’est justement ça le défi à relever. Je dois être fort mentalement, mais je ne vais quand même pas me laisser impressionner par un peu d’eau. »

Sous ces latitudes, il y a pourtant de bonnes raisons d’être effrayé. Ici, en Laponie russe au nord du cercle polaire, l’eau peut tuer.

« La natation en eau glacée exige un éventail de compétences unique », insiste Patrick Corcoran, gérant d’une concession automobile à Dublin qui pratique ce sport depuis un an. « Un kilomètre nagé en eau glacée, c’est comme gravir l’Everest. »

Championnats du monde de natation en eau glacée

Le Sud-Africain Kieron Palframan est évacué du bassin. « On aime relever le défi, dit son coéquipier Ryan Stramrood. La récupération est un moment angoissant, entre les mains d’autres personnes. Une fois ce cap passé, c’est l’euphorie. »

Ce n’est pas une question de rapidité, tout dépend de l’énergie mentale. Un nageur olympique ne tiendrait pas une seule seconde dans ces eaux. Votre tête vous crie : “Sors de là !” Puis arrive le moment de la récupération. La nage ne représente que 35 % de l’effort total , 65 % des efforts sont fournis après la nage. Il faut se battre pour retrouver le monde sensible. C’est extrême ! » 

La récupération est un processus épuisant et douloureux, à gérer avec la plus grande précision pour prévenir tout risque d’hypothermie. Les nageurs sortent des eaux glacées privés de l’usage de leurs mains, gelées. Ils ne peuvent pas s’habiller ou se tenir debout sans aide ni appui. Et ils ont du mal à parler, leur diction est approximative. Le sang a déserté les extrémités de leur corps pour venir protéger les organes vitaux. Le « retour », comme l’appellent les nageurs, peut s’étaler entre 20 minutes et 3 heures, selon la durée de l’effort et l’expérience du nageur. 

« À L’INTÉRIEUR, NOUS SOMMES DES GUERRIERS. LA PEUR N’EST PAS UNE RÉALITÉ. LA PEUR EST UNE ÉMOTION. À VOUS DE LA MAÎTRISER. ENSUITE, RÉCOLTEZ-en LES FRUITS. »
Nuala Moore

« La course n’est pas finie tant que la récupération n’est pas terminée, précise Ram Barkai, nageur et fondateur de l’IISA (International Ice Swimming Association, ndlr). Les nageurs te cherchent du regard dès qu’ils sortent de l’eau, j’appelle ça le “regard du diable”. La récupération ressemble à une expérience extra-corporelle, la température du corps chute à mesure que le sang chaud et le sang froid se mélangent. Comme des montagnes russes. On apprend à se battre. »

Championnats du monde de natation en eau glacée

Ger Kennedy se prépare mentalement avant de plonger dans une eau si froide qu’elle engourdit le corps sur le champ.

Barkai est un trader et un aventurier infatigable, qui entre autres défis a parcouru un kilomètre à la nage en Antarctique et en Sibérie dans des eaux à − 30 °C. Depuis qu’il a fondé l’IISA en 2009, il a réglementé la discipline, notamment avec des directives de sécurité strictes qui ont ouvert la voie à la tenue de ces tout premiers Championnats du monde. 

La sécurité médicale revêt une importance capitale. À quelques pas de la piscine, un centre aéré a été transformé en QG. Des policiers, matraque à la main et chapeau de fourrure sur la tête, y autorisent uniquement l’accès aux nageurs et membres de leur équipe. À l’intérieur, une chambre en bois chaude et humide accueille les nageurs après leur course, à différents stades de leur récupération. Ils sont pris en charge par une équipe de soigneurs russes tatoués et torse nu qui se relaient en continu pour envelopper les nageurs dans des serviettes chaudes, les faisant revenir progressivement de la dimension plus ou moins lointaine dans laquelle l’eau glacée les avait propulsés. 

« La natation en eau glacée exige un éventail de compétences unique. »
Patrick Corcoran

À l’extérieur de cette pièce se trouve la zone d’examen médical. Des peintures d’enfants recouvrent ses murs. Ces dessins tranchent avec la sévérité des infirmières en blouse blanche, et la nervosité des nageurs qui patientent avant de se soumettre à l’électrocardiogramme de rigueur d’avant la course. Derrière un rideau vert est assis le Chinois Jiangming Zhu, nageur travaillant dans la sidérurgie, en compagnie de son traducteur russe.

Son test cardiaque a révélé un rythme irrégulier, et les deux hommes ont une discussion agitée, rendue possible grâce à Google Translate sur l’iPad du nageur. Le message est clair : il ne sera pas autorisé à nager. Un coup dur.

Christof Wandratsch

« Je ne suis pas venu à Mourmansk pour faire du tourisme. » Après son record du monde, Christof Wandratsch récupère dans la douleur.

Malgré la douleur et les risques qu’elle comporte, la natation en eau glacée offre des sensations imperceptibles pour ceux qui ne s’y sont pas essayés.

« Les gens ne comprennent pas forcément ce qui nous attire dans ce sport, estime Wyatt Song, un photographe de Sydney âgé de 38 ans. Lorsque vous faites les choses en les poussant à leur limite, vous vous sentez plus vivant. Dans des eaux à 0 °C, on apprend à se connaître soi-même. Dès que vous rentrez dans l’eau, vous combattez le choc thermique, et pendant cette fraction de seconde, vous prenez la mesure de ce que vous pouvez vraiment supporter. L’euphorie qui s’ensuit est inouïe, addictive. »

Wyatt Song

Avant la course, l’Australien Wyatt Song passe des examens obligatoires. 

Plusieurs nageurs utilisent le mot « addiction » pour décrire la cascade d’émotions qui les envahit une fois leur récupération complète. Certaines leçons trouvent même un prolongement sur la terre ferme.

« Les enseignements que je recueille en mettant mon mental à rude épreuve sont applicables dans ma vie de tous les jours, affirme le Sud-Africain Ryan Stramrood, propriétaire d’une agence de pub à Cape Town. Aujourd’hui, je porte un regard très différent sur la vie. J’ai appris ce qu’on gagne à sortir de sa zone de confort. Sans ce sport, je n’aurais pas convaincu la moitié des entreprises que j’ai démarchées. Aujourd’hui, j’y vais à fond, sans me questionner. »

« J’ai traversé la Manche à la nage, des distances de 80 km, affirme Wandratsch. Alors 1 km, ça ne devait pas être bien compliqué. En fait, c’est tout le contraire et c’est atrocement douloureux. »
Christof ­Wandratsch

Ici, chacun a sa propre approche de la nage en eau glacée. Le Russe Alexander Brylin s’était laissé dire que ce sport pouvait l’aider à arrêter l’alcool, il a taillé son bassin de glace dans un lac local. Quant à Henri « Ice Machine » Karma, analyste estonien en risques financiers et champion du monde officieux du kilomètre, il cherchait un moyen de réduire son stress. « Un soir de novembre, je me suis baigné dans une eau à 3 °C, et soudain je me suis senti vivant », confie-t-il. 

Rory Fitzgerald, un employé municipal britannique, s’est pris au jeu à l’occasion des traditionnels bains de Noël. Aujourd’hui, il s’entraîne dans les lacs glacés de Snowdonia, au pays de Galles. Aujourd’hui, à Mourmansk, ils sont tous réunis pour relever le défi du kilomètre. « Vous vous entraînez pour être fort, physiquement et mentalement, affirme Nuala Moore, un commerçant irlandais. Il faut engager la lutte. À l’intérieur, nous sommes des guerriers. La peur n’est pas une réalité, mais une émotion. À nous de la maîtriser, d’en récolter les fruits. »

« Un soir de novembre, je me suis baigné dans une eau à 3 °C, et soudain je me suis senti vivant. »
Henri « Ice Machine » Karma

Enveloppé de serviettes chaudes, Christof Wandratsch est assis dans la salle du sauna. Quelques instants plus tôt, il ne faisait pas le malin tandis qu’il endurait, allongé sur un banc en bois, les souffrances de la récupération. Là, la vie refait peu à peu surface dans son corps. Il s’assoit, frissonnant abondamment. Il vient tout juste d’apprendre qu’il est devenu le premier champion du monde de natation en eau glacée. Il a bouclé le kilomètre en 13 minutes, effaçant le record d’Henri Karma, cette fois 3e.

« J’ai traversé la Manche à la nage, des distances de 80 km, affirme Wandratsch. Alors 1 km, ça ne devait pas être bien compliqué. En fait, c’est tout le contraire et c’est atrocement douloureux. Mais j’aime les sensations extrêmes. Et je ne prends jamais de risques inconsidérés. Quand vous êtes marathonien ou skieur professionnel, il y a des risques, il y a de la douleur. Il faut juste s’entraîner tous les jours et tout donner. Les sensations que procure la victoire sont difficiles à exprimer avec des mots. Je suis très fier. Je suis entré dans l’histoire de la natation en eau glacée. »

Cliquer pour lire la suite
12 2015 The Red Bulletin

Article suivant