Julien Denoliel by Nicolas Jacquemin

La vague infinie du Bowl du Prado

Texte : PH Camy
Photo : Nicolas Jacquemin

Jean-Pierre Collinet a créé un paradis du skate en 1991. Le Bowl du Prado. Et n’en revient toujours pas. Interview d’un héros discret, auquel le skate doit beaucoup.
Jean-Pierre Collinet par Teddy Morellec
Jean-Pierre Collinet, 53 ans

Le créateur du célèbre Bowl du Prado dit être en « suspension d’incrédulité ».

@delaherelle

Photo : Teddy Morellec

Le soleil plombe. La sono crache. Slayer, Body Count, du punk rock. Ça vient du vinyle, et c’est du bon. Le niveau est très haut. La foule s’amasse sur la fameuse colline au-dessus du Bowl du Prado. La grande finale du premier Red Bull Bowl Rippers est sur le point de se lancer et l’on doit s’écarter de son épicentre pour un peu de calme. Et évoquer avec Jean-Pierre Collinet, l’alors architecte qui en 1991 a donné vie à cet endroit, le plus célèbre bowl du monde. Le premier de l’histoire « à flanc » de mer. Des années avant celui de Venice Beach. Un bowl ouvert, gratuit, dans lequel des générations sont venues rider, saigner, faire la fête, notamment durant les 90’s et leurs fameux contests Bowlriders, où se pressaient les patrons internationaux du skate. Du genre furieux. « La furie et la foi », comme l’ont scandé les locaux de la Fonky Family. La foi, Jean-Pierre Collinet l’a toujours eue. Temps calme avec le père du Bowl du Prado. Tandis que les skateurs célèbrent son œuvre. Par le skate.

Bowl du Prado

Paradisiaque. À Marseille, la vague est en béton, et comme le plaisir qu’elle procure, infinie. 

© Nicolas Jacquemin

THE RED BULLETIN : 25 ans après son inauguration, votre création, le bowl du Prado, est toujours là, un event lui rend hommage, et des pros et légendes du skate s’y brûlent à nouveau la peau… On fera court : ça fait quoi ?

JEAN-PIERRE COLLINET : C’est un sentiment de fierté. Je suis en « suspension d’incrédulité », comme on dirait en anglais, ça blow my mind, mais qu’est-ce qui se passe ? 25 ans après, je regarde le bowl et je me dis : « C’est moi qui ai fait ça »… C’est un peu particulier comme ambiance. Je suis très fier. Mais je suis juste une petite partie de son histoire, car beaucoup, incluant les skateurs, y ont mis du leur. Je ne suis qu’une petite partie de cette histoire, je ne peux pas m’approprier son ensemble, ce serait incongru.

« Ce bowl devait être comme une plage, accessible à tous. »

Le bowl du Prado vu du ciel

Rare. Une image du bowl de Marseille vu du ciel et aux couleurs du Red Bull Bowl Rippers.

© Teddy Morellec

  Quel genre de skateur étiez-vous à la fin des années 80 ?

J’étais un skateur moyen, mais je me faisais plaisir et je voulais que le skatepark soit accessible à tous. Au gamin de trois ans comme à moi, maintenant, qui ai 53 ans et qui peux encore rouler. Pédagogique. J’aimais surfer, la vague infinie, et je crois que j’ai bien fait mon job. Je pense que je suis un « wonderful loser ».

C’est à dire ?

Je n’ai pas réussi à concrétiser et matérialiser le potentiel de création que j’avais. C’est le seul ressentiment que j’en ai gardé, mais finalement je me dis que je venais de nulle part, et je repars de nulle part. Mais j’ai apporté ma petite pièce à l’édifice, j’aime bien l’idée de change the world. Ce n’était pas tracé, ça vient de l’inconnu, et finalement c’est une trajectoire complètement atypique. Ça me rassure de me dire que si mon fils a une idée particulière, il pourra peut-être la concrétiser. Ça, ça me plaît.

« J’aimais surfer, la vague infinie, et je crois que j’ai bien fait mon job. »

Vous vous êtes dit : « Je veux faire un skatepark, j’ai des idées et des formes en tête, alors allons-y ! » Et ça s’est fait. Votre création est devenue mythique, la planète entière est venue à Marseille pour la rider, se l’est appropriée…

C’est un sentiment que je ne peux pas décrire, c’est plutôt une sensation… rien que d’en parler, ça me file des frissons. (Il nous montre son bras, en effet, sous l’effet de la chaire de poule, tandis que la finale se lance sur un Metallica old school, à bloc. Jean-Pierre est sous le coup d’une émotion sincère, ndlr.) Je pense à ma mère, voilà. « Maman, ton fils a créé quelque chose de particulier. » Je ne sais pas, est-ce que c’était en moi ? J’étais altruiste, opportuniste ? Je ne sais pas.

On peut trouver une symbolique dans un bowl en béton ?

Encore une fois, j’aime vraiment cette idée de changer le monde, de ne pas être sur la ligne directrice qu’on voudrait te dicter. Ça me donne de l’espoir. Je remercie tous les skateurs qui viennent du monde entier, ils participent à la popularité de cet endroit, au point qu’aux États-Unis ils ont créé une réplique éphémère de ce bowl pour un contest… Comme ils diraient aux USA, c’est amazing, awesome, insane

Chris Russel

Le bowl et ses créatures : Chris Russel fume le spot sous 30 degrés lors du Red Bull Bowl Rippers 2016.

© Nicolas Jacquemin

C’est quoi « l’effet » bowl du Prado, pour un skateur ?

Les skateurs se reconnaissent dans une forme, qui leur parle, quand ils sortent du bowl, ils ont le sourire. Même les pros skateurs qui sont réunis ce week-end, Alex Sorgente, Ivan Frederico, Danny Leon, même Omar Hassan, qui a 43 ans, prend du plaisir. La première fois que je l’ai vu ici c’était en 1989, c’était un mec super « stylish ». Il est marqué à vie par ce bowl, et les Bowlriders qui ont eu lieu ici.

« J’aime vraiment cette idée de changer le monde, de ne pas être sur la ligne directrice qu’on voudrait te dicter. »


Killers comme amateurs, ce bowl est ouvert à tous, en fait ?

Je l’avais vendu comme ça. Je n’aime pas trop les trucs super élitistes, j’aime les trucs accessibles. J’étais un skateur moyen, je n’avais pas le niveau. D’un âne tu ne fais pas un cheval de course (rires). Je me donnais un petit peu les outils pédagogiques, pour évoluer et me faire plaisir. Là le niveau est très très élevé, j’aurais voulu voler comme ces mecs. Mais rien que de skater, les courbes, tu te fais plaisir. J’ai skaté tout seul hier soir au coucher du soleil, 10 minutes, il n’y avait plus personne, j’en ai pris pour 10 ans.

Faire des lignes, rouler, rien qu’avec ça, les mecs sont ailleurs dans un bowl…

Quand je venais en 1991, j’avais un petit Walkman Sony, je m’isolais du monde, et ça me permettait de déconnecter, de déstresser. C’était mon grand truc.

C’est quoi, un bon bowl ?

Quand je rentre dans un skatepark, je suis capable de dire si c’est un bon skatepark, si tu vas avoir ce plaisir. J’ai des potes qui me disent :« Je suis allé dans un skatepark de 12 000 mètres carrés au Texas, mais on n’a pas retrouvé quelque chose comme ça. » Quel processus de création j’ai bien pu mettre en place pour réaliser ce truc-là ?

Omar Hassan by Nicolas Jacquemin

Légendaire. L’Américain Omar Hassan, 43 ans, a contribué à la légende du bowl, notamment lors des fameux contests Bowlriders des années 90.

© Nicolas Jacquemin

Elle venait d’où, l’inspiration ?

De mon corps et de mon esprit. J’étais étudiant en architecture à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille, et j’avais de très bons profs en géométrie descriptive. Ils nous ont appris à faire des intersections cône-cylindre et à travailler la 3D avant les ordinateurs. On était une bande de potes, on était passionnés par ça. J’adorais le dessin, et j’aime toujours ça, dessiner, faire des images. Ce qui me fait plaisir, c’est le processus créatif. Et avec ce bowl, je m’étais fait plaisir.

Vous vous êtes fait plaisir, en le créant, et en l’offrant au public. Vous pouvez être là à mater des mecs qui le skatent, mais personne, ou presque, ne sait que c’est vous qui lui avez donné ses formes.

Je suis sûr qu’il y en a qui pensent que je suis mort (rires). Je suis juste une petite partie de cette histoire, un morceau d’ADN de l’humanité…

« Quand je venais en 1991, j’avais un petit Walkman Sony, je m’isolais du monde, et ça me permettait de déconnecter, de déstresser. »

Il y a de l’humanité dans un bowl de skate ?

Ça réunit des gens, c’est un lieu de rendez-vous. Il y a un truc qui me fait plaisir, c’est quand on me dit : « Grâce au bowl, j’ai trouvé un job ».

Red Bull Rippers - les finalistes

Jeunes et ambitieux. Les finalistes du Red Bull Bowl Rippers Murilo Peres, Chris Russel, Stéphan Boussacet (bas, de gauche à droite), et son trio de tête (haut, gauche à droite) : Alex Sorgente, deuxième, Robin Bolian, vainqueur, et Danny Leon, troisième.

© Teddy Morellec


Le magasin en face, XoXo, qui vend du skate, il a trouvé son job ; moi j’avais trouvé mon job le jour où je l’ai dessiné ; d’autres sont profs de skate, ou ont monté des marques de skate. Si j’ai pu participer à tout ça, être la petite étincelle, comme le triangle du feu…

Le message aux kids, c’est quoi : créez des parks, des lieux, des salles de concert ?

Dans mon mémoire d’architecture, j’avais inscrit : « À partir du moment où vous changez la géométrie du corps humain, les volumes vont s’adapter. » Mais il fallait que ce soit libre. J’avais beaucoup étudié les modèles économiques des skateparks, ça n’était pas rentable. Quand je l’ai « vendu », il fallait que ce soit comme une plage, accessible à tous, l’économie se ferait par tout ce qui allait s’installer autour. Les cafés, la restauration. Il n’y avait pas tous ces commerces autour à l’époque.

Le secret de votre bowl ?

Ce skatepark fait appel à la physique, l’énergie cinétique se transforme en énergie potentielle, et vice-versa. Quand tu vois les skateurs, ils ont beaucoup de vitesse, et ils la gardent. Un mec en roller, il a ses pieds, un vélo ses pédales, mais personne ne se demande d’où elle sort la vitesse du skateur. C’est la façon dont est conçu le bowl qui donne cette propulsion permanente. Le petit secret, c’est ça.

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09 2016 The Red Bulletin

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