Yukon Quest

Temps de chien dans le Grand Nord

Texte et Photos : Katie Orlinsky

La Yukon Quest, la course de chiens de traîneau la plus difficile au monde, mène de l’Alaska au Canada en suivant sur 1 648 km les anciens sentiers de la ruée vers l’or. Voyage dans les grandes terres froides du Nord.

Dawson City fut en son temps la métropole trépidante de la ruée vers l’or du Klondike, qui eut lieu à la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui, c’est une tranquille petite bourgade touristique, principalement connue pour un de ses bars où l’on sert le fameux Sour Toe Cocktail, un verre de whisky dans lequel nage un orteil gelé, en guise de glaçon.

Rares sont les habitants de Dawson qui y restent l’hiver, lorsque les températures descendent bien en dessous de zéro, jusqu’à faire geler le bout de vos cils. En fait, une des seules raisons pour venir à Dawson en plein hiver, c’est quand la ville devient l’étape à mi-parcours de la course de chiens de traîneau la plus éprouvante qui soit. Depuis 31 ans a lieu chaque hiver vers la fin février la Yukon Quest ou, comme l’appellent les habitants du coin, « The Quest », une course de chiens de traîneau de 1 648 kilomètres entre Fairbanks, en Alaska et Whitehorse, au Canada.

Cette épreuve attire une cinquantaine d’équipes de meneurs professionnels, ou mushers, qui s’élancent à travers les étendues sauvages des régions subarctiques du continent américain, le long de la Klondike Highway, une route historique que suivaient les attelages de chiens coursiers, à la grande époque de la ruée vers l’or.

Yukon Quest

Yukon, ho!

Suivant les pistes de la Klondike Highway, que les traîneaux de chiens empruntaient pour délivrer le courrier au tournant du siècle dernier, la Quest est réputée être plus éprouvante que l’Iditarod, pourtant plus connue. 

La Yukon Quest est un peu la version « têtes brûlées » de l’Iditarod, une autre course qui se déroule sur une distance identique en Alaska. Le départ de cette course à Anchorage, la plus grand ville de l’État, a des allures de Super Bowl, avec sa foule de spectateurs et ses sponsors : Chrysler, ExxonMobil, Wells Fargo. Le départ de la Yukon Quest, alternativement à Whitehorse ou à Fairbanks une année sur deux, se fait dans une ambiance plus familière, rassemblant bénévoles, passionnés et touristes  le long des rues décorées de banderoles des sponsors locaux : White Horse Star, ou l’Alaskan Brewing Company. Le prix de la Quest, avec ses 20 000 $, est deux fois moins élevé que celui de l’Iditarod et couvre à peine les frais que les mushers doivent entraîner pour pouvoir participer à la course. 

Surtout, le parcours de la Quest est réputé beaucoup plus pénible : de plus, la course a lieu à la période froide, contrairement à l’Iditarod qui se déroule au début du printemps ; il y aussi moins de checkpoints, donc moins d’étapes de repos pour les mushers. « Ici, c’est un peu la vieille école », explique Hugh Neff, 47 ans, habitué de la Quest et vainqueur en 2012, en parlant de l’esprit de la course. « Tu es livré à toi-même, en auto-ravitaillement… C’est ça, le vrai mushing. »

En emménageant en Alaska, il y a 20 ans de cela, ce gars de Chicago n’avait jamais entendu parler d’autre course que celle d’Iditarod. 

Aujourd’hui, Neff participe à la Yukon Quest, à l’Iditarod et à d’autres courses de chiens de traîneaux partout dans le monde, mais sa préférée reste la Quest, son « pèlerinage », comme il l’appelle.

Rares sont les mushers pour qui la Quest est uniquement une question de compétition : pour la plupart, c’est l’ultime test de survie dans des contrées parmi les plus sauvages de la planète. On y affronte des températures descendant jusqu’à − 50 °C et des vents de 80 km/h. 

Mais la dureté du parcours n’est égalée que par la beauté des paysages traversés : lacs et rivières gelés, forêts boréales du Yukon aux arbres pétrifiés de glace, chaînes de montagnes enneigées à l’horizon. Les décors grandioses de ces terres reculées ne sont souvent accessibles qu’en traîneau à chiens. Il fait même parfois trop froid pour se déplacer en scooter des neiges, car le carburant gèlerait.

Brent Sass

Brent Sass

À seulement 34 ans, il est l’un des meilleurs mushers de la Quest depuis plusieurs années.

Au moment où Brent Sass fait son entrée à Dawson aux alentours de 23 heures, cela fait plusieurs heures qu’une petite foule s’est rassemblée dans une cabane pour l’attendre. Alors que le thermomètre affiche − 30 °C, elle se presse devant un écran pour suivre les mushers grâce aux traceurs GPS qu’ils transportent. 

Une meute de quatorze magnifiques chiens noirs et bruns déferle soudain, en une avalanche de pattes et de bottines colorées. Brent Sass lance un woooah d’une voix grave pour lui ordonner de s’arrêter. C’est alors qu’on peut voir la vapeur qui s’échappe de leurs corps échauffés dans l’air glacial de la nuit. Sass éteint sa lampe frontale, et on découvre son visage couvert de neige, et de minuscules stalactites de glace accrochés à ses cheveux. 

Brent Sass, 34 ans, est un grand gaillard souriant qui a quitté son Minnesota natal pour étudier en Alaska. Depuis, il dirige un élevage de chiens de traîneau à Eureka, le Wild and Free Mushing Kennel. À chaque Yukon Quest, il est toujours dans le peloton de tête, mais n’a pas encore remporté la course. C’est un des favoris du public, connu pour son esprit fair-play et pour porter assistance aux attelages canins de ses adversaires (si l’aide extérieure est interdite, les mushers peuvent s’entraider). Cette fois, il décide d’arrêter de jouer au héros et se concentre sur sa première place en course. « Je suis toujours premier ? », s’enquiert-il auprès des journalistes. Après le check vétérinaire et la validation des organisateurs, Sass et ses chiens rejoignent le campement installé non loin, sur l’autre rive du Yukon gelé. Pause obligatoire, 36 heures.

Yukon Quest

CONDITIONS EXTRÊMES

La dureté du parcours n’est égalée que par la beauté des paysages. Ici, les températures descendent à − 50 °C et les vents soufflent à 80 km/h.

Le camp s’étend sur un peu moins d’un kilomètre le long du fleuve, avec une section réservée aux chiens, dans un décor qui attire plutôt des campeurs en été. Les chiens sont à l’abri dans une grande tente ouverte, tapissée de paille. Entre deux siestes, ils se font masser les pattes par les handlers, et les vétérinaires viennent régulièrement les contrôler. Les mushers disposent d’une ou deux tentes-igloos de type « Arctic Oven », chauffées au bois. 

Les chiens de Brent Sass dorment depuis longtemps lorsqu’Allen Moore débarque au checkpoint de Dawson avec son attelage, quelques heures plus tard. À 57 ans, Allen est un vétéran de la Quest, qu’il a remportée deux fois. Originaire de l’Arkansas, il vit en Alaska depuis 20 ans, et possède un élevage de chiens de traîneau. Ses athlètes canins sont en pleine forme, sautant sur place : leurs pattes sont plus courtes que celles des chiens de Brent les rendent peut-être un peu moins rapides, mais aussi moins sujets aux blessures. 

À Dawson, les handlers se tiennent prêts pour aller masser les pattes des chiens avec de la pommade rose

 Il n’est pas rare d’entendre les mushers se désigner comme « le maillon faible » de l’équipe : contrairement aux humains, les chiens sont, eux, dans leur élément naturel lorsqu’il s’agit de courir par − 30 °C. Le chien de traîneau désigne toutes les races de chien élevées pour tirer des traîneaux en attelage : le Husky de Sibérie, le Malamute ou encore l’Alaskan Husky. Résultat de croisements entre différentes races de chiens d’attelage, ce dernier, plus petit et léger que ses congénères plus anciens, est la race préférée des mushers, car rapide et endurante.

Le chien de traîneau a une longue histoire derrière lui, et fait partie du patrimoine culturel du Grand Nord. Les tribus indigènes l’utilisaient déjà, avant l’arrivée des colons, les premières traces de son utilisation dans les régions arctiques remontent à plus de 3 000 ans. Mais son apogée se situe pendant la période de la ruée vers l’or, il devient alors le seul moyen de transport utilisé dans le grand Nord, et l’on commence à en améliorer l’élevage pour accroître ses performances. Avec la construction d’autoroutes à partir des années 40 et l’apparition des scooters des neiges, l’attelage de chiens de traîneau perd sa fonction utilitaire, devenant alors un loisir et un sport de compétition. Les mushers de la Yukon Quest entretiennent une relation fusionnelle avec leurs chiens, auxquels ils consacrent toute leur vie. Mais ce lien intense et cette forte complicité sont indispensables pour pouvoir affronter tous les dangers de la course : le froid, les bêtes sauvages, l’isolement. C’est ce qui rend ce sport passionnant.

Yukon Quest

Les Alaskan Huskies sont les chiens d’attelage par excellence. 

Bien sûr, la Quest compte aussi ses épisodes dramatiques : en 2014, seules 11 des 18 équipes au départ ont réussi à terminer la course, et un chien est mort lors de la traversée du Sommet de l’Aigle (Eagle Summit), un des endroits les plus dangereux de la course (en 2006, on a dû y secourir en hélicoptère six équipes qui s’étaient égarées). En 2011, c’est au tour d’un quadruple champion de friser la mort par hypothermie, en tombant dans un lac gelé. Il sera finalement secouru par un autre musher.  

Après le checkpoint de Dawson, Brent Sass et Allen Moore ont été au coude à coude sur plusieurs centaines de kilomètres. Mais juste après leur passage à Braeburn, dernier checkpoint à 100 kilomètres de la ligne d’arrivée, Sass fait une chute, qui lui vaut une commotion cérébrale et une évacuation en hélicoptère. Un tournant terriblement décevant pour une course qu’il qualifiait jusqu’à l’accident de « course de sa vie ». Finalement, c’est Allen Moore qui remporte la victoire après 8 jours, 14 heures et 21 minutes, suivi de Hugh Neff qui arrive 9 heures plus tard. 

« Si on le fait, nous dit Allen, c’est toujours pour l’aventure. Sur le moment, on se demande parfois ce qu’on fait là, mais dès que c’est terminé, on oublie tout et on n’a qu’une hâte : recommencer. »

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02 2015 The Red Bulletin

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