Marine Leleu

14 h dans la tête d’une Iron Woman : 
l’enfer de Marine Leleu 

Texte : Vincent Morin
Photos : Marine Leleu

L’IronMan c’est comme la roulette russe : les règles sont très simples mais on peut très vite passer un sale quart d’heure. Le 7 novembre dernier, Marine Leleu a participé à l’IronMan Florida et s’est classée troisième dans la catégorie 18-­24 ans. 3,8 km de natation, 180 km de vélo et un marathon, soit 13h 59m 16s de combat contre son corps et son esprit. Sa course comme si vous étiez.


Marine Leleu a 23 ans. Elle est coach sportif diplômée d’État et « personal trainer » après être passée par un sport-études en natation synchronisée. Adepte des épreuves hors-norme, elle a remporté le Mud Day de Rennes en 2014 et a déjà couru aux marathons de Paris et de Berlin. C’est en courant  un semi-IronMan à Aix-en-Provence en mai 2014 qu’elle décide de passer à l’étape supérieure. Fin août 2015, pour son bizutage dans l’une des disciplines les plus difficiles du monde, elle réussit l’exploit de terminer deuxième de sa catégorie. À peine 3 mois plus tard, elle remet le couvert, cette fois-ci de l’autre côté de l’Atlantique.


1er objectif : démarrer fort sans s’approcher trop près de la faune locale

6 heures du matin. 3 000 triathlètes se massent sur Panama City Beach. Devant eux, une mer agitée, mais pas assez froide pour que les organisateurs autorisent le port des combinaisons, seulement acceptées en dessous de 18,3 °C. La nage est le point fort de Marine, elle qui pratiquait la natation synchronisée puis la natation tout court dans sa jeunesse. Mais nager dans l’océan n’a rien à voir  avec le fait d’enchaîner les longueurs à la piscine municipale. Il faut passer la barre en multipliant les canards (des immersions pour passer sous les vagues) et donc brûler beaucoup d’énergie. Sans oublier que l’IronMan Florida propose une sortie à l’australienne, durant laquelle les athlètes sortent de l’eau au milieu du parcours pour courir sur une courte portion avant d’effectuer la seconde partie de nage. Mais pour l’heure, c’est le cadet de ses soucis. « Dès le début du parcours de natation, je ressens une vive douleur, comme une décharge, je viens de me faire piquer au pied par une méduse. Les bénévoles veulent me ramener au bord, mais c’est hors de question. » Marine le sait, elle devra faire 180 km à vélo et courir un marathon avec un pied meurtri et une douleur accentuée par la sueur et le sel. Le t‐shirt de finisher est à ce prix. Malgré ce handicap, elle réussit l’exploit de sortir de l’eau en troisième position de sa catégorie.

Marine Leleu

La préparation d’un Ironman, « ça représente environ 9 mois de privations, de vie sociale presque inexistante ».

Accepter des mois de sacrifices

Revenons un peu en arrière. Cela va de soi, un Ironman ne s’envisage pas à la légère, même pour une sportive accomplie comme Marine. « Ça représente environ 9 mois de privations, de vie sociale presque inexistante, on peut perdre des amis. » Il faut peser chaque aliment, compter chaque calorie et qu’il vente, pleuve, neige, grêle ou que TF1 diffuse la Grande Vadrouille, il faut sortir s’entraîner, aller courir, nager et pédaler.

Marine Leleu

Les participants doivent préparer leurs sacs de transition eux-mêmes, sans rien oublier ! Et ils ont aussi droit à deux sacs Special Need, pour continuer et se motiver quand ils sont dans le dur.

L’essentiel est dans les détails

La veille de la course, Marine doit faire ses sacs de transition, des sacs utilisés à chaque changement de discipline et qui contiennent tout le matériel nécessaire, avant de les donner aux organisateurs. Un facteur de stress car le moindre oubli peut avoir de graves conséquences. « Par exemple, il faut penser à prendre des chewing-­gums pour la sortie de l’eau. Ça te permet d’évacuer le goût de l’eau salée et de ne pas faire tout l’IronMan avec la bouche sèche, même si tu bois. C’est bête mais un simple chewing-­gum peut te sauver une course. » De même, les participants ont le droit à deux sacs Special Need, après 90 km de vélo et 20 km de course. Diffèrents des sacs de transition, ils sont plutôt là pour rebooster le moral des coureurs. « Là, il faut se faire plaisir, avec une photo de ton copain ou ta nourriture préférée. Ça peut te regonfler le moral quand tu es dans le dur. » Bon, si votre plat préféré est la fondue auvergnate, ça reste déconseillé.

Marine Leleu

« Dès le début du parcours de natation, je ressens une vive douleur, comme une décharge, je viens de me faire piquer au pied par une méduse. »

Occuper son esprit

« La bande blanche le long de la route me hante encore ! » Sortie de l’eau en troisième position, Marine entame donc le parcours de vélo, qui en Floride est très monotone, une interminable ligne droite sur du plat pendant 180 km. Et dès que vous n’occupez pas votre esprit, vous pensez à la douleur. Heureusement, la triathlète a quelques tours dans son sac Special Need : « Je m’étais préparé un sandwich viande des Grisons/ketchup (c’est comme la fondue, on déconseille, ne serait-­ce que par respect de la gastronomie française, ndlr) enroulé dans beaucoup de papier aluminium. Je perds du temps à le déballer, ça m’occupe l’esprit. Je joue aussi au Petit Bac dans ma tête et gratte mon vernis qui s’écaille. » Autant d’astuces pour ne pas penser à son pied gonflé et la douleur qui se fait plus lancinante à chaque coup de pédale.

Marine Leleu

« Ça aurait coûté trop cher de prendre mon vélo avec moi, j’en ai donc loué un sur place, une bête de course à 15 000 €. »

Avoir le bon matériel et savoir s’en servir

« Ça aurait coûté trop cher de prendre mon vélo avec moi, j’en ai donc loué un sur place, une bête de course à 15 000 €. Sachant que la portion à vélo est mon point faible, c’était vraiment un atout. » Mais avoir le bon matériel est une chose, savoir s’en servir en est une autre. « La nuit de la course, je cauchemardais sur le fait de crever, parce que je ne sais pas changer une roue ! Et comme il est interdit de se faire aider… » Heureusement, le cas de figure ne s’est pas présenté, mais il y a aussi d’autres petites astuces à connaître. « La veille de la course, il faut dégonfler ses pneus, sinon ils peuvent exploser à cause de l’humidité. »

Marine Leleu

Connaître le règlement sur le bout des doigts

Les règles sont très strictes lors de la course, et les juges (qui se déplacent d’ailleurs en Harley pour l’IronMan Florida !) veillent à leur stricte application. « En vélo par exemple, il est interdit de faire du drafting, c’est-­à-­dire rouler suffisamment près derrière un autre participant pour profiter de son aspiration. Il est aussi interdit d’aider les autres concurrents, et on peut même se faire disqualifier si on jette ses papiers sur la route. »

Marine Leleu

Ne vous stressez pas de ne pas être au top dès le départ. 

L’abandon n’est pas une option

Après la natation et le vélo, voici le dessert : le marathon. Le corps est harassé, le mental est proche de son point de rupture et pourtant il faut chausser les baskets pour courir un peu plus de 42 kilomètres. « Pour la première fois de ma vie, j’envisage sérieusement d’abandonner. Vers la fin du marathon, il fait nuit, je suis seule, je vomis tout ce que je bois, j’essaye d’absorber du sel parce que j’ai beaucoup transpiré… » Sur les 3 000 partants en Floride, environ 450 ne verront pas la ligne d’arrivée. Mais pas Marine. Pour aller au bout, elle fait du fractionné en alternant la course lente et la course rapide, voire la marche. « Je me donne des objectifs raisonnables. Courir jusqu’au poteau que je vois au loin. Puis le suivant, et ainsi de suite. À 200 m de la ligne, je commence à pleurer, dans un état second. Après c’est le trou noir. Je n’ai repris mes esprits que sur la table de massage. »

Marine Leleu

Marine a fini 3e de sa catégorie (18-24 ans) et 1 374e  sur les 3 000 participants.

Se faire plaisir avant tout

Cela peut paraître un conseil étrange lorsqu’il s’agit de souffrir pendant des heures dans l’eau, sur un vélo et à pied, mais c’est le plus important : « Même si je suis bien placée au classement, je profite de ces moments autant que possible. Pendant le marathon, je parle avec des Canadiens et une grand-­mère australienne de 64 ans qui faisait son 17e  IronMan ! Je prête une chambre à air à une fille qui avait crevé, je prends la main d’une autre pour la soutenir, ça aurait pu me valoir une   disqualification ! » Plus que sa troisième place, Marine préfère privilégier d’autres souvenirs : « Le départ à 6h15 du matin avec l’hymne américain dans un silence très émouvant, les juges en Harley, mes parents qui me suivaient en scooter pour me soutenir, cet entraînement en mer l’avant-veille de la course où j’ai vu des dauphins, cette douanière française qui, lors du voyage retour, m’a reconnue à l’aéroport et est tombée dans mes bras… »

Les prochains défis de Marine Leleu

Les marathons de Paris et Chicago.

Et peut-­être gagner un pass pour l’épreuve reine de l’IronMan, à Hawaï. Il faut pour cela remporter une compétition dans sa catégorie ou avoir déjà accompli 12 Ironman.

Pour ne rien rater de ses aventures, vous pouvez la suivre sur Instagram ! 

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01 2016 Redbulletin.com

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