Hell on Wheels

L’enfer mécanique :
le plus vieux sport extrême américain

texte : andreas rottenschlager
photos : jim krantz

Sans casque et au mépris des lois de la gravitation ces motards risquent leur vie lors de chaque ride. #1

Soixante minutes avant son show, le pilote Charlie Ransom est assis dans sa caravane, plongée dans la pénombre. Il masse la tuméfaction qui a viré au bleu au-dessus de sa cheville droite meurtrie. 

Il est 10 heures du matin à Fort Meade, lopin de terre plat à 100 kilomètres à l’est de Tampa, Floride. À l’extérieur, Charlie Ransom entend des motos pétarader au loin. Il donne bientôt son spectacle de cascades en marge d’une exposition de tracteurs historiques. Dans un nulle part américain.

D’ici une heure, Charlie chevauchera une Indian Scout vieille de 90 ans sur la paroi verticale d’un motodrome : une chaudière de cinq mètres de haut et de neuf mètres de diamètre, dans laquelle 200 spectateurs peuvent regarder d’en haut, comme dans une marmite.

La spécialité de Charlie est très dangereuse au quotidien. Mais aujourd’hui est un jour à part. Pilote sur paroi verticale depuis quinze ans, il se produit pour la première fois avec une cheville cassée.

© Jim Krantz

« Je me suis tordu le pied en marchant, explique-t-il en secouant la tête. Mais à quoi bon se lamenter. Je ne peux pas prendre de jours de repos. »

Charlie Ransom, 52 ans, une barbe en pointe grise à la ZZ Top, a soigneusement rassemblé ses cheveux bruns en queue-de-cheval. Pour son show, il a passé une chemise d’un blanc éclatant et un pantalon d’équitation couleur sable. On croirait un patron de cirque du siècle dernier. 
Il ne manque plus à sa tenue que sa botte de moto droite.

Hell on Wheels

Le Wall of Death vu d’en bas : seule la force centrifuge maintient les pilotes sur la paroi verticale.

 Problème : son pied enflé ne rentre pas dedans. Charlie doit improviser. Avec un canif aiguisé, il sectionne la couture arrière de la botte et scinde la tige en deux. Puis il enfonce son pied enflé dans la botte. Le visage crispé de douleur, il gémit. Le pied est dedans. Charlie enroule du chatterton noir autour de la tige de sa botte. Il est prêt à entrer dans l’arène.

La conduite sur paroi verticale est un vieux sport, qui s’est développé au début du XXe siècle en s’inspirant des Board Track Races organisées aux États-Unis, lors desquelles des motocyclistes faisaient ronfler leurs moteurs sur des circuits en lattes de bois. Ses instigateurs ont créé des parcours toujours plus délirants.

En intégrant des virages à pic et en supprimant les lignes droites. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un chaudron circulaire de quelques mètres de diamètre, dans lequel les motocyclistes utilisaient la force centrifuge pour monter en haut des parois verticales : le motodrome à paroi verticale était né. Les pilotes sont devenus des stars dans les fêtes foraines américaines.

Vers 1930, plus de 100 motodromes tournaient aux États-Unis. La concurrence intensifiant la lutte pour plaire au public, les spectacles sont devenus hors de contrôle.

Des photos historiques montrent des lions de cirque assis dans le side-car des motos. Certains pilotes ont fait monter des ours bruns dressés sur le réservoir de leurs bécanes. 

Les pilotes cascadeurs se fonçaient dessus et essayaient de s’éviter au dernier moment. Certains y ont laissé leur vie. D’où le nom anglais de la paroi verticale : Wall of Death (mur de la Mort).

Après 1930, les spectacles deviennent fous. des pilotes font monter des ours bruns dressés sur le réservoir.
The Wall of Death

« Iiiiit’s showtime ! » Charlie et ses pilotes viennent rameuter le public vers le terrible Wall of Death.

Après la Seconde Guerre mondiale, les spectacles ont perdu de l’intérêt. Avec sa troupe de motocyclistes et de pilotes de kart, Charlie Ransom est l’un des derniers à perpétuer la tradition de la paroi verticale. 

« C’est une vie de liberté, déclare Charlie, dans le Wall of Death, aucun patron ne regarde par-dessus ton épaule. » Un jeu de physique aussi : les pilotes de Charlie commencent à tourner sur le sol du motodrome, puis ils passent du fond du chaudron à un plan incliné et grimpent ensuite sur la paroi verticale. La force centrifuge les maintient en haut. Sauf si une chaîne cède.

Ou s’ils coincent le guidon.

Ou si un pneu crève.

Ou si la vitesse descend en dessous de 50 km/h. Alors les lois de la pesanteur reviennent dans le jeu en quelques secondes. Et scotchent les pilotes aux lattes de cinq mètres de haut.

« Le prix des assurances pour ce métier est astronomique », affirme Charlie Ransom. De fait, aucun de ses pilotes n’est assuré. C’est pourquoi ils comptent sur le moindre dollar gagné avec les billets d’entrée. Et n’ont pas de jours de repos. Même s’ils se cassent la cheville.

À 10 h 30, Charlie se coince des béquilles sous les bras et descend de la caravane. Il fait quinze pas en boitant et arrive devant son motodrome. Un drapeau américain flotte sur le dais au-dessus du chaudron. Sur le panneau qui se balance au-dessus de l’escalier d’entrée est inscrit « Hell on Wheels » (l’Enfer mécanique). 

The Wall of Death

Une vieille histoire : Charlie caresse son Indian Scout de 1926, meule sacrée pour les pros du Wall of Death.

Vers 11 heures, les premiers visiteurs s’amassent sur le terrain d’exposition de tracteurs. C’est le problème numéro deux ce jour-là : 90 % des invités sont des hommes proches de la soixantaine, qui parcourent la région en voiturettes de golf pour venir admirer des tracteurs branlants ou des presse-fruits du XIXe siècle. 

Pas le public classique d’un spectacle de cascades à moto. Charlie s’en accommode. Tout bon pilote de Wall of Death doit aussi être showman. Il monte sur la scène devant le motodrome et s’empare de son micro à main, un modèle Elvis Presley. Puis il commence à attirer l’attention des fermiers et des retraités : « Iiiiit’s showtime ! » 

The Wall of Death

Le pilote Hobo Bill devant le motodrome du vétéran Charlie Ransom en Floride. Le spectacle de cascades fait le tour des USA, avec 13 tonnes d’équipement. 

Les visières des casquettes John Deere se tournent vers lui. Charlie fait la promotion de son spectacle avec la voix ténébreuse d’un présentateur radio : « Venez admirer des hommes diaboliques dans le circuit le plus abrupt du monde ! »

Des voiturettes de golf s’arrêtent devant la scène. Encore plus de casquettes John Deere. Des shorts avec des chaussettes de sport remontées jusqu’aux genoux. Des moustaches. La seule construction du Wall of Death de Charlie raconte l’histoire d’un rêve devenu réalité. Le pilote cascadeur Jay Lightnin’ Bentley, originaire du Massachusetts, a commencé de le fabriquer en bois en 1997 dans le jardin de sa maison. À la main. Seul. Sans plan. 

« J’aime mon métier. Si tu n’as besoin que d’un peu d’argent, C’est une belle vie. »
Charlie Ransom, 52 ans

Auparavant, Jay, une légende parmi les pilotes cascadeurs, s’était produit pendant 27 ans dans des motodromes appartenant à d’autres pilotes. Il voulait être indépendant, dans un système d’indépendance radicale. Il a stocké du bois dans son salon.

Pendant trois ans, il a découpé des planches, mesuré des angles, vissé plus de 3 000 vis dans des planches en sapin. Lorsqu’il a relevé les pans de mur, ceux-ci s’élevaient jusqu’au bord du toit de sa maison. Ses voisins pensaient qu’il construisait un bateau. En 2000, il est parti en tournée avec son Wall of Death.

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04 2016 The Red Bulletin

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