Luka Karabatic

Luka Karabatic, le handballeur
qui aurait pu sauver le tennis français

Texte : Vincent Morin
Photo d’ouverture : F. Jordhery

Six fois champion de France, champion d’Europe et du monde, Luka Karabatic est une valeur sûre du handball français. Mais il aurait aussi pu être le meilleur tennisman de sa génération, battre Djokovic en finale de Roland-Garros et peut-être apporter au tennis français le Grand Chelem qu’il attend depuis 1983.


Fils de Branko Karabatic, gardien de l’équipe de Yougoslavie et frère de Nikola, l’un des plus grands joueurs de l’histoire du jeu, le contexte familial le pousse naturellement vers le handball.

Mais à 9 ans, il choisit le tennis. Syndrome du petit frère qui ne veut pas être comparé à son aîné ? Peu importe, le gamin est brillant et pendant une décennie, il va gravir les échelons pour devenir une  belle promesse du tennis tricolore, voué à une très belle carrière grâce à son talent et son double mètre.

Avant de tout plaquer pour revenir au handball et réussir ce que peu d’athlètes ont fait : être un grand espoir dans un sport et champion du monde dans un autre.

Luka Karabatic

© Page officielle Facebook Luka Karabatic

Numéro 1 français à 13 ans

À peine quelques années après ses débuts dans le tennis, le natif de Strasbourg est déjà champion de France de tennis par équipe et s’apprête à rejoindre le Pôle Espoir de Boulouris, une des pépinières de talents de la FFT. Il imite ainsi Jo-Wilfried Tsonga, rentré au même âge au Pôle de Poitiers et lui aussi fils d’un ancien handballeur professionnel. Son destin est tout tracé : il sera champion de tennis.

« J’étais numéro 1 français avant d’y aller, je dominais. Mais c’était compliqué là-bas. On a essayé de modifier ma façon de jouer, j’ai eu des blessures. On était 8, 9 mecs ensemble, peu de travail individuel… Et ceux qui réussissent sont toujours entourés, ont un coach particulier, comme Nadal avec son oncle. Résultat : deux ans plus tard, j’avais baissé au classement. Partir en Pôle France à 13 ans, ça m’a un peu desservi. »

L’adolescent quitte Boulouris pour rentrer à Montpellier et la FFT détache un entraineur pour lui. Mais le mal est fait. « J’avais perdu la confiance et mon niveau avait vraiment baissé. Je pense que si j’avais continué ma progression pendant ces deux ans, je n’aurais peut-être pas arrêté par la suite. Ça m’a vraiment freiné. »

À 18 ans, un bac S mention TB en poche, il commence à lorgner sérieusement sur une balle plus grosse, pégueuse et de tradition familiale. Impression de ne plus avoir de marge de progression, envie d’une dimension collective, il plaque tout et décide de repartir à zéro. Étonnement complet dans son entourage. « Au début les gens étaient stupéfaits, à cause de mon passif et de mon nom de famille. Mais personne ne pouvait me dissuader et personne n’a essayé… » Abandonner n’est en effet pas une habitude chez les Karabatic. Son père est sceptique, surtout à cause des sacrifices consentis depuis 10 ans, sa mère le soutient, voyant que son fils n’est pas épanoui. « Ça a mûri pendant 6 mois, j’avais déjà repris les études, je savais que j’allais arrêter. »

 

« Des doigts pétés, des mains cassées… » : Repartir de zéro

Luka Karabatic est donc un débutant de 19 ans quand il pousse la porte de la salle où s’entraine le centre de formation du club de Montpellier. Il doit tout reprendre à zéro.

Les exemples de sportifs de haut niveau ayant changé de discipline à un âge plus avancé sont légion. Michael Jordan a commencé le baseball à 31 ans, sans grand succès, Luc Alphand s’est lancé dans le Dakar à 32 ans et Jean Galfione est passé du saut à la perche à la voile à 34 ans. Ces athlètes ont profité de leur notoriété et de leurs succès dans leur discipline de prédilection pour s’essayer à un autre sport. Le cas de Luka est fondamentalement différent.

Il a changé de sport au moment le plus délicat, délaissé le tennis dans lequel il avait des certitudes et une belle carrière à venir pour se lancer dans l’inconnu. Un pari insensé et hors-norme, presque voué à l’échec quand on considère qu’il manque à Luka des années de formation et de pratique.

« J’avais quand même joué au handball jusqu’à 9 ans, mon père m’avait formé, il restait un petit bagage. En tout cas, le déclic a été immédiat. Je n’ai même plus touché une raquette après. Je ne voulais pas trop en parler autour de moi, mais je sentais qu’il y avait une petite porte, une possibilité de faire quelque chose. De toute façon, je n’aurais pas regretté mon choix, même si je n’avais pas fait carrière. »

Il décide de jouer pivot car il sent que l’équipe est faible à ce poste. Il ne sera pas gardien comme son père, « c’est un truc qu’on a ou pas, ils ne font pas le même sport. »

Sans filet pour le séparer de l’adversaire, les premiers contacts sont rudes. « Il a fallu s’adapter à la dimension physique. C’était des petites blessures à droite à gauche. Des doigts pétés, des mains cassées…  Après, j’étais toujours premier à la course ou en endurance. Je bossais physiquement depuis mon arrivée en Pôle à 13 ans. J’étais bien en endurance et en motricité, il fallait juste que je m’épaississe pour encaisser les chocs. »

10 ans plus tard, il semble avoir réussi son pari, à en juger par un sixième titre de champion de France obtenu cette année en club et ses titres européens et mondiaux avec l’équipe de France. 

Luka Karabatic

Conseil Fitness « Comme la plupart des grands, je ne suis pas très souple. Avant un entrainement, surtout une séance de course, j’aime bien m’étirer en faisant des assouplissements de dos et en dévrillant le bassin pour préparer le corps à l’effort. »

© Page officielle Facebook Luka Karabatic

« Je préfère gagner les JO que Roland-Garros »

Finalement, ce sont les différences dans la préparation mentale entre un sport individuel et un sport collectif qui ont été les plus dures à gérer pour le joueur du PSG Handball. « Au tennis, tu es dans ta bulle, concentré sur toi-même et tu ne dois t’occuper que de toi. Dans un sport collectif c’est impossible. Une préparation de match implique qu’il faut discuter, faire des ajustements avec tes mecs. Trouver le juste milieu, rester en interaction et ne pas s’isoler du groupe. » Et la victoire ? Est-elle plus belle tout seul ou à plusieurs ? « C’est ce qui me manquait dans le tennis, cette notion de partage. Quand tu perds c’est de ta faute, quand tu gagnes le mérite ne revient qu’à toi. Je préfère gagner en équipe, partager ça avec mes coéquipiers. »

« La Coupe Davis : Il faut une étincelle, une folie, et Yannick est parfait pour ça »

Aurait-il pu servir en coupe Davis, sous un capitaine comme Yannick Noah ? « Je le respecte beaucoup. Il dérange un peu à cause de son franc-parler et à cause de sa mentalité différente mais il peut faire de belles choses. L’Équipe de France semble bien repartie. Il y a une bonne dynamique, une force collective, il faut qu’ils créent quelque chose ensemble. Il ne suffit pas d’avoir des bons joueurs, il faut une étincelle, une folie, et Yannick est parfait pour ça. Après, j’aimais bien Arnaud Clément aussi, il a fait du bon boulot. »

Luka Karabatic

© Aucepika photograhe

Une grosse perte pour le tennis français ?

Le profil physique atypique de Luka Karabatic n’existe pas dans le tennis tricolore. « J’avais un profil à la Raonic, Karlovic ou le Sud-Africain Kevin Anderson. Avec un gros service. » De quoi nourrir des regrets pour les aficionados de la petite balle jaune et de tirer quelques plans sur la comète en se demandant ce que ça aurait donné s’il n’avait pas lâché la raquette… « Je ne me pose jamais la question. Pour moi c’est de la fiction. De toute façon je crois qu’au fond de moi, ça a toujours été le handball. »  Au-delà de ses qualités tennistiques et de son profil atypique, Luka aurait surtout pu insuffler une dimension collective. Ayant toujours préféré le double au simple dans un sport par définition individualiste, il aurait pu par exemple briller en Coupe Davis, sa compétition préférée.

Aujourd’hui, Kristina Mladenovic lui mettrait une bonne rouste !

Il garde toutefois un œil avisé sur son ancien sport et de ses anciens adversaires. « J’ai beaucoup joué contre Mannarino entre 10 et 14 ans, en général je gagnais mais par la suite il m’a battu plusieurs fois. Tsonga, Monfils, Gasquet, il ne leur manque pas grand-chose. Ils ont la malchance d’être dans une période avec des monstres, des mecs surhumains comme Federer, Nadal ou maintenant Djokovic. Ils ne sont pas imbattables mais il manque un petit truc à chaque fois, un peu de chance. Pour Roland-Garros, je suis pour Djokovic. Il n’a jamais gagné à Paris et j’adore son charisme. »

Depuis dix ans, il admet avoir joué au tennis 7 ou 8 fois tout au plus et assure même que Kristina Mladenovic lui donnerait une bonne fessée. « On partage des particularités. On a des origines yougoslaves et nos pères ont joué ensemble, tous les deux au même poste. Mais si je tape la balle contre elle, elle me bat, c’est sûr ! J’ai gardé un peu de mon service, donc je peux lui servir de sparring-partner pour qu’elle travaille son retour, mais c’est tout ! »

Une reconversion réussie qui peut inspirer d’autres sportifs ?

Et pourquoi pas ? À l’instar de Florent Manaudou qui a annoncé qu’il comptait se mettre au handball après sa carrière dans les bassins, les vocations existent. « J’ai appris qu’il avait pratiqué le hand plus jeune, je ne l’ai jamais vu jouer mais on m’a dit qu’il était pas mal. Je le comprends, c’est vrai que la natation…tu comptes les carreaux toute la journée quoi, alors que le handball, c’est un jeu. »

Florent, si tu en as marre de compter les carreaux, tu sais ce qu’il te reste à faire…

Fiche signalétique

Né le 19 avril 1988 à Strasbourg

2,02m – 104kg – PSG Handball – Pivot

6 titres de champion de France, 4 Coupes de France, 3 Coupes de la Ligue

39 sélections en Équipe de France

Champion d’Europe 2014 – Champion du monde 2015 

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06 2016 The Red Bulletin

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