Daniil Kwjat

Missile à l’essai

Texte : Werner Jessner  
Photos : Bernhard Spöttel

À seulement 20 ans, Daniil Kvyat a été promu pilote de Formule 1 chez Infiniti Red Bull Racing. Cet hiver, il a essayé une voiture de course avec toit pour la première fois de sa vie, et nous avons pu constater l’étendue de ses talents sur un circuit italien.

Par une belle journée sur le circuit italien de Vallelunga, quelque part entre l’ultime Grand Prix de la toute dernière saison de Formule 1 et la première course de cette saison. Le rythme des week-ends de course s’est interrompu pour quelques semaines. Tandis que dans les usines, le travail intensif sur la nouvelle voiture ne laisse pas une minute de répit, les pilotes ont une occasion précieuse de recharger leurs batteries, de reprendre les choses importantes laissées en plan pendant la saison. En deux mots, ils ont le temps d’en profiter.

Reçue quand il était encore pilote chez Toro Rosso, la proposition de Renault Sport est toujours posée sur le bureau de la résidence de Daniil Kvyat, à Rome. On y lit : « Passe-nous voir et viens t’éclater quand on aura effectué les derniers réglages sur notre nouvelle voiture de course. » Incroyable mais vrai. Pour le petit prodige qu’est ce Russe de 21 ans, les voitures de course avec toit, c’est l’inconnu. Daniil est passé directement du kart aux différentes séries de monoplaces. Il a débarqué en F1 chez Toro Rosso à 19 ans, et a marqué un point dès son premier Grand Prix en Australie, devenant le plus jeune pilote à accomplir cet exploit. Il souffle ce record de précocité au quadruple champion du monde Sebastian Vettel, parti à l’intersaison chez Ferrari, et récupère une saison plus tard son baquet chez Red Bull Racing, aux côtés de Daniel Ricciardo.

Renault Sport R. S. 01

290 000 euros. Plutôt bon marché quand on compare le prix et les temps au tour.

Face à lui dans les stands, la Renault Sport R.S. 01, un impressionnant bolide de 550 chevaux, pas encore testé et conçu exclusivement pour rouler sur circuit. Elle a été dévoilée au salon de l’automobile de Moscou, à quelques centaines de kilomètres de Oufa, la ville natale de Daniil qui jure dans un sourire qu’il n’a rien à voir là-dedans. La première manche des World Series débute à la fin du mois, la grille de départ promet d’être bien remplie.

Renault Sport R. S. 01

On ne s’imagine pas la chaleur qui peut régner dans l’habitacle d’un bolide comme celui-ci, même lorsque les températures extérieures sont basses. 

 La fabrication complète de ce prototype a coûté 290 000 euros. Plutôt bon marché quand on compare le prix et les temps au tour. En effet, le kilomètre de course revient à 16 euros tandis que les monoplaces de la catégorie FIA GT3 engloutissent au moins 30 euros au kilomètre, tout en étant plus lentes de quelques secondes.

Pas évident de s’introduire dans le cockpit, surtout avec la carrure de Daniil. « Je n’étais pas très grand quand j’étais enfant, raconte cet escogriffe qui mesure aujourd’hui plus d’1 mètre 80. Quand je faisais du kart, j’étais toujours parmi les plus petits. » Se glisser dans une voiture de course avec toit et portes papillon, devoir baisser la tête, c’est une première pour le Russe. Les ingénieurs, ravis de rencontrer un pilote de F1, s’agenouillent à la portière : « Comment te sens-tu ? Tu as besoin de quelque chose ? »

Daniil regarde autour de lui, cherche une position confortable : « Je peux garder la visière du casque ouverte ? » C’est oui. L’air frais, c’est une denrée rare. Lors des courses par temps chaud, les pilotes doivent même porter un gilet rafraîchissant pour ne pas faire de malaise dans le cockpit. « On y voit mieux que je ne l’aurais pensé », dit le pilote-testeur du jour, avant de recevoir une formation express.

Au plancher, seulement deux pédales, on peut donc freiner avec le pied gauche ou le pied droit. Pour un pilote de F1, freiner avec le pied gauche, c’est une question d’honneur. On monte les vitesses avec la manette droite, située derrière le volant, et on les descend avec la gauche. L’embrayage est automatique, ce qui évite au moteur de caler, par exemple lors desdérapages. Les paramètres les plus importants, comme la sensibilité de l’ABS ou de l’antipatinage, se règlent directement sur le volant. La conception de la Renault Sport R.S. 01 est telle qu’elle peut être conduite aussi bien par un pilote amateur que par un professionnel surdoué. 

La voiture est remplie de capteurs qui enregistrent le moindre mouvement, et dès le premier tour, on demande au pilote russe de résoudre un problème et de mettre les gaz. Et pour cause, les techniciens présents lors du test attendent plus que quelques commentaires polis de la part de Daniil, et pas de casse si possible.

Situés à l’avant, les freins carbone étaient légèrement trop chauds lors des précédents essais. Les capteurs ont enregistré des pics à 1 000 °C lors des tours effectués par les pilotes de développement, alors que la température de consigne est de 900. Il n’y a aucun impact sur les performances du freinage mais cela réduit sa durée de vie. Et l’un des objectifs du développement était de limiter l’usure afin de réduire les coûts. 

En chiffres

Puissance : plus de 550 chevaux

Poids : moins de 1 100 kg

Boîte : 7 rapports

Freins : carbone

Châssis : Öhlins, réglable

 Différents conduits d’aération sont testés à l’avant pour amener plus d’air aux freins et évacuer l’air chaud plus rapidement. Ça peut fonctionner, mais ce n’est pas une obligation.

« Cinq tours, Daniil, et pas trop lents s’il te plaît. Nous voulons voir si les nouvelles aérations donnent quelque chose. » Daniil acquiesce et appuie sur le bouton de démarrage du moteur, dont l’échappement à la sonorité parfaite se compose de deux gros tuyaux. Et c’est parti. Heureusement qu’il connaît le circuit. 

Dès la fin du premier tour, Kvyat s’en sort haut la main, puis il réalise trois temps comparables à ceux des pilotes d’essai expérimentés qui tournent sur le circuit, pour enfin laisser la voiture refroidir un peu dans le dernier tour. Passer de pilote débutant à confirmé en cinq tours, on reconnaît bien là les incomparables talents d’un pro de F1.

« … cinq tours Daniil, et pas trop lents s’il te plaît ! »

Les premiers mots que Daniil a lancés, yeux pétillants, à l’ouverture des portes papillon, sont impubliables. Une déclaration à coups de « …tain » et de « génial ». « Cette voiture a une puissance incroyable. Grâce au dessous de caisse aérodynamique et à l’aileron, elle colle parfaitement à la route. J’ai senti un léger sous-virage dans les virages lents et une légère tendance au dérapage dans les virages moyens. La bosse dans l’épingle à cheveux rapide à droite n’existait pas avant, j’ai donc dû modifier légèrement ma trajectoire. Les freins sont bons, on peut y aller à fond. Au deuxième tour, j’ai fait passer l’ABS du niveau 4 au niveau 3 pour avoir plus de retour. J’ai réduit l’antipatinage au minimum après le premier tour. Au quatrième tour, j’ai dû faire attention aux accès soudains de survirage. Les pneus arrière ont un peu surchauffé. Le toit ne m’a pas gêné. Que donnent les résultats ? » 

Sacré feedback pour quelqu’un qui vient de faire ses premiers tours dans une voiture de ce genre. Là où d’autres se seraient contentés d’un « waouh ! », d’un « ça déchire ! » ou « c’était rapide ! », Daniil Kvyat a livré un compte-rendu minutieux de ses sensations au volant et des réactions de la voiture. Une analyse tout aussi précieuse que les résultats.

Daniil Kwjat

« Les freins sont bons, on peut y aller à fond ! »

Aucun temps d’adaptation, aucun tâtonnement, au contraire, un comportement des plus professionnels dès la première seconde. Voilà le bois dont est fait le Russe, jeune pilote de F1 qui vient d’entamer sa deuxième saison. Enthousiastes, les techniciens lui confient des missions pour les tours suivants, bouclés avec tout autant de talent. « La voiture n’est pas difficile à conduire, résume Daniil au terme de la journée. Il m’aurait fallu encore une demi-journée de tests pour aller grappiller les tout derniers centièmes de secondes. Mais même des pilotes moins expérimentés peuvent s’éclater. » 

Malgré tout, une voiture de quelque 550 chevaux seulement et avec un toit, n’est-ce pas ennuyeux pour un habitué des bolides de F1 ? C’est non ! Kvyat : « Tout est encore plus pointu et plus précis en Formule 1 : nous avons plus de puissance, les vitesses se passent plus vite et les forces centrifuges sont plus élevées. Mais mes résultats d’aujourd’hui ont donné une valeur maximale de 2,3 g, ce qui est tout à fait correct. »

Quelques jours après ce test, Kvyat est revenu incognito avec des amis pour s’éclater avec la Renault Sport R.S. 01. Sans tout le matériel de test qui allait avec. « Il faut bien s’entraîner un peu pendant l’hiver », lance-t-il sourire aux lèvres.

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05 2015 The Red Bulletin

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