Né sur le guidon

Texte : Werner Jessner
Photos : Jim Krantz

Champion du monde l’an passé dès sa première saison en MotoGP, l’Espagnol Marc Márquez, 21 ans, accumule les records de précocité. The Red Bulletin a rencontré, chez lui à Lérida, le nouvel homme fort de la catégorie reine.

Trente ans plus tôt, un jeune pilote américain réussit une entrée fracassante sur la scène MotoGP en explosant tous les records. Il fait ses débuts à 19 ans. En 1983, il décroche le titre de champion du monde. Il a 21 ans. Les experts sont unanimes : personne ne pourra battre ses records. Ce génie se nomme Freddie Spencer aka « Fast Freddy » et le dirt track (course sur piste en terre ovale) est son secret. Ses jeunes années passées sur les pistes de sable américaines lui ont permis de développer un sens aigu de l’équilibre. Les motos de dirt track n’ont pas de freins avant. Elles se pilotent tout en glisse, au frein arrière et frein moteur en entrée de virage, et au couple en sortie, avec le pied gauche suspendu au ras du sol. 

« Le motocross développe la créativité. La surface n’est jamais la même, il faut sans cesse improviser. C’est un atout en circuit  »
Marc Márquez

 La saison passée, un autre jeune homme a illuminé à son tour la catégorie reine. Il est si doué, que les règles ont été modifiées pour l’accommoder. En temps normal, les débutants doivent faire leurs preuves dans les équipes satellites avant de pouvoir intégrer une écurie. Mais le tout-puissant groupe Honda voit en Marc Márquez un avenir doré. En 2012, ce gamin espagnol est sacré champion du monde de la petite catégorie Moto2, on lui fournit déjà une moto d’usine. La saison suivante, Márquez, 20 ans à peine, rejoint l’équipe Repsol Honda au côté de son compatriote expérimenté Dani Pedrosa. Dès sa première course en MotoGP, il finit sur le podium et remporte la suivante. À l’automne dernier, il devient à 20 ans et 266 jours, le plus jeune champion du monde MotoGP de l’histoire et efface le record de précocité de Freddie Spencer. Le secret de sa réussite? Le dirt track. Le lieu à l’origine de tous les succès de Márquez se trouve près de Lérida, la ville natale de l’Espagnol d’1,68 m. On y trouve deux pistes, une de dirt track et une autre de motocross, tracées sur une zone plate entourée de vignobles. Un endroit idyllique. Aménagé en vestiaire avec une petite cantine, un conteneur complète l’installation. Pas vraiment l’endroit où l’on s’attend à rencontrer un champion du monde qui, chez lui comme ailleurs, ne peut plus sortir incognito. « Généralement, la première photo avec un fan enclenche une réaction en chaîne, s’amuse-t-il. Sur une tribune en Espagne, je suis tombé une fois sur une banderole où il était écrit “Je me mets nue pour une photo avec toi’’. L’année dernière, j’ai signé un autographe sur la poitrine d’une femme, les fesses d’un homme, un bébé et un billet de 500 euros. Le propriétaire misait probablement sur une plus-value. »

À Lérida, Marc Márquez partage la piste d’entraînement avec son jeune frère Alex, brillant pilote en catégorie Moto3, et Tito Rabat engagé en Moto2. « Ils cherchent uniquement à me battre, et moi, à creuser l’écart d’une demi-seconde par tour. » Et les trois ne se font pas de cadeau, c’est comme s’il s’agissait d’une course GP. « J’aime la bagarre, résume le surdoué. Gagner avec quatre ou cinq secondes d’avance ne procure pas autant d’adrénaline qu’une course qui se décide au dernier virage. Comme à Silverstone, lorsque Jorge Lorenzo provoque ma sortie de route dans l’ultime virage. » Connaître son concurrent est important aussi. « Le point fort de Lorenzo, c’est sa régularité, détaille Marc. Rossi, lui, est particulièrement fort dans le dernier tour. » Sur toutes les motos, le champion du monde apparaît agressif, insaisissable. En apparence, hors de contrôle. « Je ne sais pas faire autrement quand je veux aller vite, dit-il. Je suis incapable d’avoir un style de pilotage propre et posé. »

 

Marc est détenteur de titres mondiaux dans toutes les catégories, trois au total, mais il vit encore chez ses parents où les posters du FC Barcelone et de Valentino Rossi tapissent toujours les murs de sa chambre d’enfance. « Rossi était mon modèle, Dani Pedrosa mon unité de mesure. » Le leader de l’écurie HRC perpétue sa longue tradition de pilotes champions du monde. Depuis un an, il s’est familiarisé avec les méthodes de travail japonaises. « Ils évaluent et discutent beaucoup avant de décider. Cette minutie est aussi la raison de la réussite de Honda. »

Márquez affectionne les circuits rapides aux virages aveugles, comme celui de Phillip Island en Australie. Il ne connaît pas la peur grâce à sa facilité à évacuer la pression. « Les veilles de course, je dors très bien. Neuf heures, parfois dix », assure-t-il. Le jour J, il n’a qu’une seule exigence : « À l’entraînement, je porte un slip bleu, mais pour la course il doit être rouge. »

 

Quelques jours après cette agréable journée à Lérida en compagnie de ses potes et de l’équipe de The Red Bulletin, Marc Márquez faisait la une de la presse sportive spécialisée pour s’être fracturé le péroné en faisant du dirt track. « Une chute bête, explique-t-il, un pote a glissé devant moi. Je l’ai évité sans problème et, en me retournant pour voir si tout allait bien, mon pied s’est pris dans la bordure de la piste. Je me suis cassé le péroné sans tomber. » Son retour opérationnel en compétition était espéré sans garantie pour l’ouverture de la saison lors du Grand Prix du Qatar le 23 mars dernier. Un repos forcé qui ne l’inquiète pas plus que ça. Il lui est déjà arrivé de dominer des essais tout en étant grippé. Alors, fini le dirt track ? « Non, pourquoi ? jure-t-il. C’est la première fois que je me blesse sérieusement. » Une mise à l’écart imprévue dont il a voulu tirer aussitôt parti en envisageant de passer enfin son permis… moto. Eh oui, le meilleur pilote du monde en GP ne possède que son permis voiture.

 

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05/2014 The Red Bulletin

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