Nikola Karabatic Handball CM

Nikola Karabatic : « On ne peut pas éviter les coups »

Texte : PH Camy
Photo : Bastien Bonnarme

Du 11 au 29 janvier, huit parquets en France se transforment en zones de conflit pour les Championnats du monde masculins de l’un des sports les plus populaires en Europe. Focus sur le demi-centre et arrière gauche de l’Équipe de France de handball.

THE RED BULLETIN : Nikola, le public ne s’en rend pas forcément compte, mais le handball, ça bastonne sévère… Est-ce un sport assimilable à un sport de combat ?
NIKOLA KARABATIC : Oui, sans problème, pour la simple raison que c’est un sport de contact, où le contact est autorisé, fait pleinement partie du jeu. Qui dit contact, dit duel physique, donc combat, entre le défenseur et l’attaquant. On peut parler d’un sport de combat, pas avec des coups à proprement parler, mais physique, pour sûr.

Le joueur prend tout de même un paquet de coups, et ça pète parfois… Combien d’opérations, d’arrêts, de mise au repos quantifiables pour Nikola Karabatic ?
Difficile de quantifier. Je suis plutôt chanceux. J’ai commencé ma carrière pro à 17 ans, j’en ai 32, ça fait déjà 15 ans. Je m’en suis plutôt bien tiré, je touche du bois, pas avec de trop grosses blessures, pas d’arrêt de plus de deux mois. Tu ne peux pas faire une saison sans blessure, ça n’est pas possible. Tu vas te faire des entorses de la cheville, taper du genou, tu vas prendre une béquille qui va t’immobiliser pendant 10 jours, tu vas te faire arracher l’épaule et tu ne pourras pas tirer pendant une semaine… J’ai eu plein de trucs comme ça, ce sont les impondérables, tu ne peux pas y couper. Comme on joue tous les trois jours, on est tous les trois jours au combat, avec de grosses saisons comme cette année, avec les JO de Rio, la saison qui enchaîne direct derrière, un match tous les trois jours avec le PSG, c’est un rythme de fou !

NIKOLA KARABATIC

Surnom : Niko
Âge : 32 ans
Taille : 1,96 m
Poids : 107 kg
Numéro : 193
Poste : Demi-centre / Arrière gauche
Sélections en équipe de France A : 271
Buts en équipe de France A : 1 086
1re sélection en A : 2 novembre 2002 contre la Russie (World Cup)


    Comment éviter de prendre trop de coups ?
    Les coups, tu ne peux pas les éviter, mais tu apprends à bien récupérer après les avoir pris, après le combat. C’est le nerf de la guerre. La récupération, les soins avec le kiné, le froid, la glace, après chaque entraînement, chaque match, les bains froids, la glace sur l’épaule, le coude. Je me suis déjà fait opérer deux fois du coude droit, pour des problèmes d’arthroscopie, une fois du coude gauche. J’ai les coudes qui me gênent un petit peu, et qui entraînent des douleurs aux épaules, avec le geste spécifique du tir. La différence passe vraiment par la récupération.

    Si elle n’est pas bonne, le match suivant peut être fatal ?
    Quand tu joues tous les trois jours, si tu ne récupères pas bien, tu prends un déficit, que tu traînes tout au long de la saison, et il peut être fatal, oui, car tu peux te péter sur un match, et rater un mois, deux mois, trois mois. Ou la prochaine grande compétition, comme ce Mondial qui débute en France.

    Y-a-t-il des matches que l’on craint plus que d’autres, des adversaires dont on sait qu’ils vont vous faire plus mal ?
    Je suis souvent ciblé…

    « Les spectateurs d’un sport sont à l’image du sportif qu’il y a sur le terrain. Je pense que l’on donne une image de sportifs qui se respectent, même quand on prend des coups. »

    Vos adversaires se disent « Karabatic, on va l’éliminer ! » ?
    « On va pas le laisser marquer facilement », ou on va venir à deux contre lui dès qu’il va passer, essayer de l’impacter, de l’intimider physiquement, en jouant un petit peu dur. Je le sais, j’y suis préparé. Le championnat français est un championnat très agressif, il est monté en niveau. Il y a beaucoup plus de choses autorisées dans le championnat français qu’espagnol par exemple. On laisse beaucoup plus jouer, les défenses être plus agressives.

    Ce jeu, agressif, est un jeu qui vous plaît ?
    Bien sûr, ça fait partie intégrante du handball, de mon sport. Si ça ne te plaît pas, c’est que tu n’es pas prêt à souffrir physiquement. Dans ce cas, ne fais pas de handball. On me dit parfois, « toi Nikola, le contact, tu aimes ça ». Non, c’est mon sport qui est comme ça. Si tu as peur du contact au hand, tu n’es pas un bon handballeur. Un jour ou l’autre, quand ils vont savoir que tu n’aimes pas le contact, les défenseurs vont venir te chercher, et ce match-là, tu ne seras plus utile à ton équipe, pas bon.

    Être prêt à souffrir physiquement, ça exige un genre de déclic mental, avant le match, pour ne pas avoir peur de prendre des coups, de la douleur ?
    À l’échauffement, avant le match, quand on ressent de petites douleurs, on se dit qu’on ne va peut-être pas réussir à jouer, mais avec l’adrénaline du match, tu les oublies, ça disparaît. Une fois le match terminé, ça revient, ça recommence, après, avant.

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    « Quand tes coéquipiers se sacrifient, donnent tout, voire même leur intégrité physique, ça t’oblige à faire pareil. Ne pas le faire serait un manque de respect. »

    © Bastien Bonnarme


    Sur votre corps, quelles sont vos armes, concrètement ?
    Il faut que tout soit opérationnel. Les jambes sont là pour l’explosivité, pour le duel en un contre un, elles sont importantes dans un sport dynamique comme le handball. Le bras est super important, l’épaule, c’est le geste du handballeur, il faut le coude, l’épaule, que tout soit chaud, en pleine forme.

    On préserve spécifiquement le bras-épaule ?
    Lors de chaque match, je porte des protections dessus, une sorte de gaine, pour chauffer le coude, car j’ai eu ces opérations. Je joue aussi avec un genre de cuissarde de protection, comme au foot américain, avec des grosses plaques de protection en mousse, car une fois je m’étais pris un coup de genou sur la jambe et je m’étais déchiré le quadriceps sur 20 cm. Depuis je porte ça, et plein d’autres joueurs aussi.

    Un simple coup de genou sur la jambe peut faire autant de dégâts ?
    Oui, un simple coup de genou, en un contre un, dans la cuisse, une béquille qui écrase le muscle sur l’os, et le muscle pète.

    Vous avez commencé très jeune, à 7 ans, cette dangerosité, à cet âge-là, on en a conscience ?
    Quand tu es petit, un peu moins, le contact n’est pas aussi dur, les physiques ne sont pas aussi durs.

    Quand est-ce qu’on en prend conscience ?
    Quand je voyais mes idoles à la télé, je savais que c’était un sport dur. Et après, quand j’ai commencé à jouer surclassé, contre des adultes, j’avais 15-16 ans. Je me suis dit « ça va faire mal ! ». Des fois tu joues contre des anciens pros, des mecs qui sont là juste pour se défouler, taper, tu en prends plein la gueule. Quand on te pète le nez, tu comprends que ça va être dur, que tu vas en prendre tout au long de ta carrière.

    « Qui dit contact, dit duel physique, donc combat, entre le défenseur et l’attaquant. »

    Pour ce championnat du monde de handball qui débute ce 11 janvier, en France, vous appréhendez certaines équipes ?
    On a le Brésil en match d’ouverture, ça va être le remake du quart de finale de Rio. Après on a la Pologne et la Norvège qui nous ont battus au dernier Euro, donc on va vouloir prendre notre revanche, chez nous. Ça va être des matches super physiques, on va être attendus au tournant, ça va être de bons matches.

    Toute la nation, ou presque, aura les yeux sur vous, quelle est la sensation ?
    Je suis super heureux de jouer dans mon pays, enfin. On a toujours joué chez les concurrents, on a été champions du monde en Croatie, face aux Croates, au Danemark à l’Euro, face aux Danois, au Mondial, au Qatar, face à eux. On a toujours joué dans des environnements hostiles, avec le public contre nous.

    Il « bastonne » aussi, le public ?
    Bien sûr !  Il met la pression sur les adversaires, sur les arbitres…

    Sur les arbitres ?
    Quand tout le public siffle, hue une action d’un joueur, estime qu’il a fait faute, ça pousse un peu les arbitres à siffler, ça leur met la pression, ils doivent rester forts dans leur tête, dur, pour tenir le match, ne pas aller dans le sens de l’équipe qui joue à la maison, ce n’est pas facile, peu d’arbitres résistent à ça. Cette-fois, on aura tout avec nous, tout le pays derrière nous. J’ai déjà testé cet effet-là en club, On a remonté des matches, des écarts énormes, grâce au public qui pousse. Ça te pousse, ça te donne plus d’énergie, plus de confiance, plus de pression aussi, mais une pression positive.

    Le handball est donc un sport physique, violent, de combat, mais comme en rugby, son public fait preuve d’un comportement convivial, respectueux, fair-play, sans débordements, pourquoi ?
    Les spectateurs d’un sport sont à l’image du sportif qu’il y a sur le terrain. Je pense que l’on donne une image de sportifs qui se respectent, même quand on prend des coups. Ça peut nous arriver de râler, mais on respecte toujours les décisions des arbitres, l’engagement des adversaires. Quand on a fait mal à un joueur, on essaie de le relever, de donner la main. Après les matches, on se sert la main, même si ça a été difficile, malgré les mauvais gestes. Ça donne une image positive au public, on essaie de donner l’exemple sur le terrain. Au rugby c’est pareil, ils se mettent sur la gueule pendant le match, mais à la fin ils se serrent la main : « Vous nous avez rendu la vie difficile, mais ça a été bon ! »

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    « Quand on te pète le nez, tu comprends que ça va être dur, que tu vas en prendre tout au long de ta carrière. »

    © Bastien Bonnarme

    La « vie difficile » peut vouloir dire se « sacrifier » physiquement, pour aider ses collègues à atteindre le stade suivant d’une compétition ?
    Oui, bien sûr, très souvent. Le lendemain du match, tu ne peux plus jouer parce que tu as trop tiré, ou que ton coude est gonflé.

    Et vous dites à vos potes, « ne déconnez pas, je me suis sacrifié pour vous les gars ! » ?
    Tu n’as pas besoin de leur dire. Ils le comprennent. Dans les sports de contact, quand tu vois que tes coéquipiers se sacrifient, donnent tout, voire même leur intégrité physique, ça t’oblige toi, une fois que tu es sur le terrain, à faire pareil. Ne pas le faire serait un manque de respect.

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    01 2017 The Red Bulletin

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