Patrick Seabase

« Ça se passe à 80 % dans la tête »

Texte : Werner Jessner
Photo d’ouverture : Joan Minder

Patrick Seabase a couru l’étape la plus difficile du Tour de France 1910, avec un fixie. Quand le corps n’en peut plus, le mental prend le relais.

Cinq cols de légende, 309 kilomètres, 7 611 mètres de dénivelé, 51 000 coups de pédale, une seule vitesse : c’est quand le Tour de France traverse les Pyrénées pour la première fois en 1910 que l’expression « Tour de souffrance » voit le jour. Octave Lapize, le futur vainqueur, s’en prend même aux organisateurs en leur criant : « Des assassins ! Vous êtes des assassins ! » 

Et 105 ans plus tard, après six années de préparation, Patrick Seabase, ingénieur système, musicien et skateur originaire de Berne (Suisse), se lance sur les traces des pionniers – avec un fixie. Un fixie, c’est un vélo à pignon fixe, sans freins ni roue libre. Un tour de roue correspond à 2,2 tours de la roue arrière. En montée, en descente, sur le plat. 

Patrick Seabase explique la différence entre un fixie et un vélo, et décrit le trajet qu’il compte emprunter. 

Quinze heures, 52 minutes et 32 secondes, mais contrairement à l’étape de 1910, sans aucune possibilité de laisser pendre ses jambes afin de reprendre un peu de forces. Franchir un col avec un fixie, cela nécessite non seulement une grande force physique, mais aussi une forte résistance mentale, ainsi qu’une parfaite préparation. Quant à en franchir cinq, on n’en parle même pas…

Patrick Seabase

Patrick Seabase matait le Col du Tourmalet le 3 juin dernier.

© VA Images / Red Bull Content Pool


Pour Patrick Seabase, son fixie est le prolongement de son corps : « Je crois qu’à part marcher pieds nus, il n’y a rien de plus naturel. » Chaque impulsion créée par le corps est immédiatement transmise à la roue, le déplacement devient méditation : « D’abord, on oublie son corps et puis, on s’oublie soi-même. » 

Quand on a près de 1 000 mètres de dénivelé à gravir sur 17 kilomètres dans le Tourmalet, il n’y a plus rien entre l’esprit et la route, mis à part bien sûr la souffrance et l’épuisement qui frappent de temps à autre. Sur les parties les plus raides, il s’arc-boute sur les pédales, avec 26 tours de roue par minute, tandis qu’en descente, ses jambes tournent jusqu’à 180 fois par minute, entraînant un véritable déferlement d’acide lactique dans ses muscles.

Et enfin, il faut freiner : « D’une seconde à l’autre, on arrête la rotation afin de bloquer la roue arrière à la seule force des muscles. Ce n’est pas un mouvement très naturel. Et c’est impossible à faire à la seule force des jambes. Sinon, on serait éjecté de la selle. Il faut mettre autant de tension dans le corps que le ferait un gymnaste. Mes avant-bras sont presque aussi gros que le haut de mes bras. » Pour accomplir un tel exploit, ce n’est pas le corps qui est le plus sollicité.

« Le jour J, on ne peut ne pas se préparer à fond. Qu’il s’agisse d’un examen, d’un événement particulier ou de l’étape reine du Tour de France 1910. Le moment venu, ça se passe dans la tête à 80 %. » 

Patrick Seabase

Patrick Seabase, 32 ans, cycliste de l’extrême : le mental l’aide à franchir aussi bien les cols des plus hautes catégories que les interminables lignes droites.

© VA Images / Red Bull Content Pool

Les coups de mou, ça arrive forcément, l’essentiel, c’est de se dire que ça ne peut pas être pire : quand on touche le fond, on ne peut que remonter. « L’homme ne peut pas s’empêcher d’espérer », voilà comment Seabase décrit la lutte qui se déroule dans son cerveau. Il sait déjà qui remportera le combat.

En effet, le corps oublie la fatigue et les souffrances ; les sensations de bonheur, elles, restent à jamais gravées. Ce n’est pas des plus évidents, mais quand on a un important défi à relever, il est primordial de ne pas trop penser, et encore moins à la ligne d’arrivée. Il faut y aller petit à petit. Un col, une pensée. 

Le mieux étant de diviser le projet en étapes : « À la fac, je ne pensais pas à mon diplôme, je passais seulement d’un livre au suivant, d’un exercice à celui d’après. » 

Bien sûr, cela implique de se mentir à soi-même, de se raconter des histoires. Après le col du Tourmalet vient le col d’Aubisque, puis il reste encore 160 kilomètres et l’on continue à essayer de se persuader que l’arrivée n’est plus très loin. Mais il reste encore bien d’autres étapes plus proches avant cela.

« Dans les moments difficiles, chaque respiration, chaque tour de pédale est un mantra qui m’aide à avancer. J’essaie de ne pas m’occuper de moi-même, je fais attention à autre chose : le paysage, les gens qui m’entourent, mon vélo. Parfois, je me récompense avec un peu de musique. Et le rythme se fond avec celui de mes jambes qui pédalent. Je tourne mon propre film. »

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08 2015 The Red Bulletin

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