Record de saut pendulaire

Plus belle sera la chute

Texte & photos : Fred Marie

Avec une chute à flanc de falaise de 425 mètres, une équipe internationale de « rope jumpers » a explosé le record du monde de saut pendulaire. Retour en exclusivité sur cet événement historique.

« C’est le projet le plus difficile que nous ayons jamais réalisé », résume Alex, l’un des trois Ukrainiens de l’équipe Rock’n’Rope, lorsque l’on interroge ce jeune sportif à propos du record du monde de saut pendulaire dont il est désormais détenteur depuis quelques mois.

Les rope jumpers ont utilisé tous les moyens possibles pour installer leurs tyroliennes. La connexion entre les falaises s’est faite par voie fluviale, à l’aide d’un kayak.

Au mois de mai dernier, une équipe internationale de rope jumpers, comprenez « sauteurs sur corde », a réalisé un ­exploit encore inégalé en installant le plus gros système de saut pendulaire du monde en Espagne. Pendant près de trois semaines d’expédition, les Français de Pyrénaline, les Espagnols de High Jump et les Ukrainiens de Rock’n’Rope, se sont alliés pour tirer deux tyroliennes géantes de près de 800 mètres de long de part et d’autre du mythique canyon espagnol de Montrebei. Une installation titanesque ayant nécessité plus de 4 kilomètres de cordes d’alpinisme et un savoir-faire hors normes pour, au final, une douzaine de secondes de chute à flanc de falaise. Cela fait désormais plus d’une semaine que les 18 membres de l’expédition attendent avec impatience de pouvoir sauter dans le vide. Une longue semaine de marche d’approche, d’installation, mais aussi de négociation avec les autorités locales. Même si l’Espagne n’est pas le pays le plus contraignant au niveau législatif concernant les sports extrêmes, installer deux tyroliennes d’environ 800 mètres de long sur une falaise de 450 mètres de haut, de part et d’autre de la frontière entre deux régions autonomes (Catalogne et Aragon) requiert malgré tout quelques autorisations. Trilingue et diplomate, c’est Paulo, l’un des Français de Pyrénaline, qui dirige les opérations. Tandis que ses camarades font face aux difficiles techniques d’approche pour préparer l’installation, le jeune cordiste de 26 ans enchaîne les négociations avec les différentes autorités espagnoles.

4 km de cordes

L’IDÉE FOLLE
d’une bande de « rope jumpers » audacieux et déterminés.

Un exploit technique et sportif

Imaginez une corde partant du sommet d’une falaise de 450 mètres de haut, traversant dans les airs un canyon large de plusieurs centaines de mètres. À cette dernière, les rope jumpers ont accroché une corde dynamique (légèrement élastique) de 300 mètres. Vous avez devant vous la plus grande balançoire du monde… à ceci près que le sauteur effectue une chute libre de plusieurs secondes avant d’être récupéré par la tension des cordes, reliées à son harnais. Cependant, si le principe semble relativement simple, dans les faits, c’est une toute autre histoire. Afin d’installer le dispositif, ces sportifs de l’extrême transportent les quelques centaines de mètres de corde au sommet de la falaise avant de la jeter à l’équipe du bas. Le franchissement de la rivière de Mont Rebei (quelques centaines de mètres de large), qui sépare physiquement l’Aragon de la Catalogne, se fait en kayak, puis le système de cordes est solidement attaché autour d’un arbre. Les réglages se font en haut. Plusieurs équipes sont postées à différents points clés et ajustent ce mécanisme géant.

Bâtisseur de l'extrême

À l’aide de perceuses, ces bâtisseurs de l’extrême installent de solides ancrages pour les cordes. Mais avant de percer, les pieds dans le vide, il faut amener ce très lourd matériel au sommet de la falaise.

Au préalable, c’est à la lueur des frontales et après un repas bien mérité au camp de base que les coéquipiers ont décidé de la marche à suivre. Dans ce « base camp » improvisé en pleine forêt, où l’on parle français, espagnol, ukrainien et surtout anglais, des amitiés se forment et d’autres se consolident. Cette aventure humaine qui durera trois semaines est propice aux moments intenses. « Il y a eu des tensions tout au long du projet et chaque jour a apporté son lot de difficultés, mais au final nous avons atteint notre objectif ! », sourit Alex. Ce sont les Français qui ont eu l’idée de se lancer dans ce projet complètement fou. Après un premier record en Norvège l’an passé, avec l’équipe polonaise Dream Jump, ils ont proposé aux Ukrainiens de les rejoindre en Espagne. « C’est une belle rencontre avec beaucoup de partage et de retour d’expérience, raconte Gautier, l’un des leaders de Pyrénaline. Nous avons fait appel aux Rock’n’Rope car nous voulions travailler en toute sécurité et échanger dans ce domaine. » Les Ukrainiens n’en sont pas à leur premier saut pendulaire. Après avoir créé l’une des premières sociétés dans le monde proposant cette activité sous forme lucrative, ils ont fondé la Fédération internationale de saut pendulaire.

Oublier la peur

Équipé de son harnais, Gautier est assis sur l’exit. Tandis qu’il se concentre et visualise son saut, ses camarades lui indiquent que le vent s’est calmé et qu’il va pouvoir sauter. Avec une extrême attention, le Toulousain se lève et détache la dernière ligne de vie qui le retient au relief. En guise de clin d’œil à ses camarades de cordées étrangers, il se lance dans un décompte en ukrainien. « Try… Dva… Odyn… Bazo ! » et le voilà parti en track comme il a l’habitude de le faire en BASE jump. Une position qui lui permet d’avancer en prenant appui dans l’air. Une obligation pour ce saut, qui est cette fois extrêmement engagé. « Normalement il n’y a pas de risque en saut pendulaire, c’est du BASE jump en sécurité. Mais sur ce saut là, le relief était vraiment très proche et il fallait être sûr de chuter correctement. Si tu n’avances pas, tu tapes », lâche Gautier. Quelques secondes plus tard, ses cris de joie retentissent dans le canyon et se mêlent à ceux de ses camarades en haut et en bas de la falaise vertigineuse.

Après des jours d’une installation des plus complexes, il est enfin temps de sauter. Le moment est technique et dangereux, car le sauteur frôle la paroi de très près pendant plusieurs secondes.  

 « Avant de sauter, je pense à ma trajectoire et je me prépare mentalement à faire un saut propre. À ce moment là, tu oublies la peur car tu sais à quoi t’attendre, c’est comme du BASE jump, sauf que tu n’as pas du parachute à ouvrir si tu te rapproches trop du rocher… » Et le Français de conclure, « on entre dans une nouvelle ère avec ce saut car on sait désormais que l’on est capable de chuter sur de très longues distances avec des cordes ». Le saut pendulaire est il une alternative au BASE jump ? Cette pratique sportive est certainement en train de révolutionner l’univers de la chute libre. Certains parachutistes comme Gautier y voient un entraînement au départ à « vitesse zéro », un exercice impossible depuis un avion. Cependant, à la différence du paralpinisme, le saut pendulaire est un sport d’équipe, dans le sens où il est impossible d’installer le dispositif et encore moins de le réarmer seul. Le partage se rajoute alors à la recherche d’adrénaline et à la performance aérienne (figures et dérives). Il vient amplifier les émotions des rope jumpers une fois le saut réalisé.

LES CRIS DE JOIE DE GAUTIER 
retentissent dans le canyon et se mêlent à ceux de ses camarades en haut et en bas de la falaise.

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10 2014 The Red Bulletin

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