Mega : Kevin Trapp

Sus à la culture de l’instant !

Texte : Ali Farhat
Illustration : Mega

Deux bourdes. Une faute de main, une faute de pied, et voilà Kevin Trapp qui se retrouve dans l’œil du cyclone. Alors oui, c’est de la faute du portier allemand si le PSG a lâché ses deux premiers points de la saison face à Bordeaux (2-2). Mais pourquoi l’accabler autant ? C’est à croire que tout va tellement vite de nos jours que l’appréciation d’un moment «M» devient forcément un jugement définitif. 
Ali Farhat
Ali Farhat

Correspondant pour So Foot en Allemagne, gratte en allemand pour 11 Freunde et bavarde sport pour la rédaction francophone de la Deutsche Welle.

Mega
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Après une carrière de DA en France et en Australie, MEGA décide de se consacrer à son amour pour l’illustration, comme pour Complex magazine, Nike ou Volkswagen.

Vous le connaissez, ce collègue de bureau un peu pataud qui vous marche sur le pied lors de votre première rencontre. Vous avez vite fait de le ranger dans une case. C’est un peu ce qui est arrivé à Kevin Trapp suite au nul du PSG contre Bordeaux. Deux erreurs, et un match qui se termine à 2-2. Rebelote contre Reims : Trapp était de nouveau aux fraises. Et les sceptiques aux allures de charognards se sont vite emparés de l’affaire, estimant que le portier allemand était nul, que Sirigu suffisait amplement.

Vous le connaissez aussi, ce collègue qui est tellement bon dans son travail que sa confiance en lui rejaillit de partout. Il est un peu flippant, parce qu’il donne l’impression de vivre pour son taf, mais au fond, tout le monde le respecte. Dans le monde du football, Cristiano Ronaldo fait cet effet. La machine à buts s’est remise en marche (quintuplé contre l’Espanyol, triplé contre le Shakhtar), et voilà qu’il est de nouveau affublé du sobriquet de « meilleur joueur du monde ». Il n’y a plus qu’à attendre que Lionel Messi ne se réveille, enfile lui aussi les buts comme des perles et on pourra sortir le pop-corn et regarder les fans des deux joueurs s’écharper pour consacrer un individu dans un sport qui se veut collectif.

C’est quand même terrible : vous marquez des buts, vous êtes trop fort. Vous en prenez, vous êtes nul. Et comme tout est analysé et décortiqué, on a tendance à grossir le trait concernant les performances des joueurs – et ce, quelque soit leur poste. Du coup, si un gardien encaisse beaucoup de buts, c’est de sa faute. Au final, il est rangé dans une case, et il est difficile pour lui d’en sortir. Or, est-ce que le Milan AC aurait pu gagner la Ligue des Champions 2003 face à la Juventus sans Nelson Dida ? Ce soir-là, le gardien brésilien, connu pour son irrégularité, a quand même sorti trois tirs au but…

Il n’y a plus qu’à attendre que Lionel Messi […] enfile lui aussi les buts comme des perles et on pourra […] regarder les fans des deux joueurs s’écharper pour consacrer un individu dans un sport qui se veut collectif

À l’inverse, l’attaquant – soit celui qui, généralement, met le ballon au fond des filets – a le droit à l’erreur. S’il a une mauvaise passe, pas grave, il remarquera forcément des buts un jour. Du coup, on pardonne plus à des Cristiano Ronaldo qu’à des Kevin Trapp, sous prétexte qu’ils envoient plus de rêve. Et que par conséquent, ils sont plus « bankables »… Car au final, c’est bien ça le problème du football actuel : l’argent. Depuis quelques années, on a basculé dans une matrice où les sommes dépensées sur le marché des transferts sont de plus en plus mirobolantes. C’est à qui fera la plus grosse surenchère. Kevin de Bruyne n’a effectué qu’une bonne saison dans sa carrière, la dernière. Résultat : Manchester City a signé un chèque de 75 millions d’euros pour s’attacher les services du Belge. De son côté, United a cédé à la panique et a jeté son dévolu (et ses sous) sur Anthony Martial. Montant de la transaction : 50 millions (+30 de bonii). Tout ça pour un jeune attaquant de 19 ans qui a inscrit 9 buts l’an dernier en Ligue 1. Ça fait cher le but.

Au final, Trapp et Martial sont victimes du « buzz », de la culture de l’instant. Hier ne compte plus, demain c’est loin, seul le moment présent compte. On ne prend plus le temps d’analyser dans la durée, de mettre les choses en contexte. On veut tout, tout de suite, ici et maintenant. Et personne ne se prive pour donner son avis, car aujourd’hui, les réseaux sociaux permettent à n’importe d’entrer en communication avec les « nuls » comme avec les « forts ». Comme dit le proverbe : « La culture, c’est comme la confiture : moins on en a, plus on en étale ». Le problème de la culture de l’instant, c’est qu’on l’avale trop vite. Et que tout devient alors indigeste.

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09 2015 redbulletin.com

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