Thierry Omeyer Hand CM

Thierry Omeyer : « Il y a un côté duel »

Texte : PH Camy
Photo : Bastien Bonnarme

Du 11 au 29 janvier, huit parquets en France se transforment en zones de conflit pour les Championnats du monde masculins de l’un des sports les plus populaires en Europe. Focus sur le gardien de but de l’Équipe de France de handball.

THE RED BULLETIN : Thierry, vous êtes le gardien de l’équipe de France de handball, depuis vos buts, avez-vous l’impression de participer à un sport de combat ?
THIERRY OMEYER : 
Oui, même si pour moi c’est un peu différent des joueurs de champ, car il n’y a pas de contact physique à proprement parler, même s’il peut arriver que sur la fin d’un tir, sur une contre-attaque, un joueur te rentre un peu dedans. Mais c’est très rare. Il y a un côté duel, quoi qu’il arrive. Le tireur et le gardien, c’est le dernier duel. C’est beaucoup de mental, de psychologique. 

Comment gagne-t-on un duel mental, psychologique, en tant que gardien ?
Il faut essayer de prendre l’ascendant sur les tireurs. Aujourd’hui, ils sont capables de faire beaucoup de choses, ils ont toute une panoplie de tirs. Il faut essayer de rentrer dans leur tête, de connaître leurs possibilités, car tout le monde n’a pas la même capacité, la même puissance de tir. Il faut essayer de le faire douter. Quand un joueur doute, il va être moins à l’aise pour tirer, il va hésiter, et si il hésite, tu gagnes une petite part de ce duel. Il va être moins précis, tu vas paraître plus grand dans tes buts. 

Concrètement, face à un joueur qui va tirer, comment un gardien peut-il le faire « douter » ?
Ça évolue avec le match. Si tu es capable de le mettre en échec, sur le tir d’après, il va hésiter à deux fois avant de venir tirer. Tu peux essayer de le faire tirer à un endroit, de lui laisser un côté un peu plus ouvert. Essayer de le piéger, de lui faire croire… Souvent, les tireurs ont un tir préférentiel, un ou deux tirs qu’ils affectionnent, ils vont souvent les faire au début du match, et dans le « money time », à la fin du match, quand ils sont moins lucides, quand la fatigue se fait sentir. Ils vont te sortir leurs stéréotypes.

THIERRY OMEYER

Surnom : Titi
Âge : 40 ans
Taille : 1,92 m
Poids : 93 kg
Numéro : 16
Poste : Gardien de but
Sélections en équipe de France A : 345
Buts en équipe de France A : 4
1re sélection en A : 19 septembre 1999 contre la Roumanie (qualifications Euro)


Comment connaît-on les « stéréotypes » de ses adversaires ?
Par l’observation, par l’expérience et les matches joués contre eux. C’est pourquoi le poste de gardien demande beaucoup d’expérience. Et il y a aussi tout le travail sur la vidéo que je fais en amont, qui est très important. Il m’arrive de regarder des matches en entier, mais en plus, je m’intéresse à des actions précises, j’étudie les joueurs un par un, sur plusieurs matches. Je vais regarder l’arrière gauche, sur les trois ou quatre derniers matches qu’il a joué, par exemple.

Vous regardez un match en entier en vidéo et vous concentrez sur le jeu d’un seul joueur, puis faites de même pour un autre, et ainsi de suite ?
Ça, c’est ce que je faisais il y a 15 ans, avec les VHS, aujourd’hui, on a des logiciels qui permettent de simplifier tout ça, et de gagner énormément de temps. On a le jeu de chaque tireur séquencé, tout ce qu’il a fait dans un match, séquence après séquence, dans l’ordre du match, ou dans l’ordre que je souhaite.

Vous procédez donc à une analyse sur-mesure du jeu de vos adversaires ?
Ça peut être d’abord tous les tirs, et puis tous les arrêts, mais généralement, je demande à ce que l’on me séquence tous les tirs d’un joueur dans l’ordre du match, car ça m’intéresse de voir son évolution en fonction de ses tirs ratés, est-ce qu’ensuite il change de tir ou pas. Comment il tire en début, milieu, fin de match, est-ce qu’il est lucide en fin de match pour faire des tirs comme les roucoulettes, ou est-ce qu’il va tirer en force ? C’est important d’observer cela sur ses quatre ou cinq derniers matches, et il est très important de regarder le dernier match qu’il a fait contre moi. 

« Il y a 15 ans, je me repassais des matches en VHS pour analyser le jeu de mes adversaires, aujourd’hui, on a des logiciels qui permettent de simplifier tout ça, et de gagner énormément de temps. »

La préparation, c’est bien, mais une fois sur le terrain, les balles fusent, et le corps se fait rempart… Combien prenez vous de ballons sur le corps par match ?
Un maximum (rires). Sur un match, aujourd’hui, je  suis sous le feu des tirs 50 à 70 fois, en fonction de l’intensité du match. La moyenne des buts aujourd’hui est de 25 à 30. Tu es toujours sur le qui vive, concentré, le tir peut être déclenché à tout moment. Tu fixes le ballon, tu te places bien par rapport au bras du tireur, pas par rapport à son corps, c’est très important !

Pourquoi ?
Le tireur peut avoir le bras très loin de lui, si tu es placé sur son corps, ce décalage joue beaucoup. La vision, le temps de réaction comptent. Et le timing de ta parade. Elle ne doit pas arriver trop tôt, car il a le temps de changer son tir, et pas trop tard, sinon tu vas effleurer la balle, au dixième de seconde, mais elle va rentrer.

Thierry Omeyer Hand CM

« Le tireur et le gardien, c’est le dernier duel. C’est beaucoup de mental, de psychologique. »

© Bastien Bonnarme


Tout le corps peut-il servir à arrêter un ballon ?
Peu importe la partie du corps ! Il doit être en opposition. Souvent ce sont les bras pour les tirs qui viennent du haut. Pour les tirs qui viennent du haut ou de mi-hauteur, tu peux aussi aller la chercher avec les pieds, les jambes, sur les tirs de prêt, du bas, ou de loin. La justesse du placement de son pied est importante pour mettre la balle automatiquement dans le coin. C’est une partie de ton corps qui doit aller au ballon et pas toi qui doit mettre ton corps à un endroit pour que le ballon vienne te toucher, il faut être juste sur ton placement, tu dois aller au contact. Je vois où le ballon va aller, je dois bien mettre mon corps, le plus précisément possible pour que l’arrêt soit optimum.

C’est douloureux ?
Ça peut faire mal, mais en match, il n’y a pas de ballon qui fait mal, avec l’adrénaline, tu es dans un état second, tu vas te jeter complètement, tu fais des parades que tu ne ferais pas à l’entraînement. Le ballon ne doit pas rentrer. Parfois, tu prends des balles plein fer à 110, 120 km/h. Parfois ça arrive si vite que tu gardes la marque du ballon sur le corps après le match, ça peut rester pendant trois à quatre jours. Je marque assez facilement, ça dépend de chacun. Sur l’intérieur des cuisses, ça ne fait pas du bien. Dans la tête aussi, forcément.

Prendre une balle à pleine puissance dans la tête, ça doit être terrible ?
Quand tu la vois arriver, de face, ça va, tu l’as vue arriver, tu sais qu’elle va venir. De toute façon, tu n’as pas le temps de mettre la main. Le pire, c’est si la balle tape sur le poteau et revient sur ton visage par le côté, comme une gifle… tu es en train de tourner la tête et la balle t’arrive sur le visage.

Quel fut le choc le plus violent dans votre carrière ?
Une rupture du tendon du biceps du bras gauche, sur un arrêt. Je pense que c’est l’accumulation de 15 ans de ballons reçus à cet endroit. Il a lâché, à force, je pense, c’était le tir de trop. Je ne pense pas qu’un tendon puisse lâcher sur un tir seulement. Il est très bien revenu d’ailleurs, j’en suis très content.

C’est impressionnant cette capacité à se dire :« Je vais en prendre plein la gueule, avoir mal, être marqué, mais tant pis, allons-y ! » C’est le deal ?
Je conçois que ça soit très impressionnant de l’extérieur, car ce sont des tirs qui arrivent de très près, très fort, avec un petit ballon. Une fois dans mes buts, c’est naturel.

Quand tu viens de faire un arrêt, il faut manifester ta joie, lui montrer, le chercher du regard : « Aujourd’hui, ça ne va pas être ton jour, je vais gagner le duel ! » 

Vous ne portez pas de gants ?
Non, j’ai besoin de sentir le ballon, pour relancer, vu qu’il y a de la résine dessus, pour avoir la sensation du ballon. Tu n’attrapes jamais vraiment la balle dans les arrêts, tu n’y vas pas à deux mains.

Une bonne vision du jeu, c’est important ?
C’est primordial, tu ne dois jamais perdre le ballon de vue, du moins tu essaies. Mais à un certain niveau d’expérience, quand tu vois le ballon partir, tu sais où il va, tu as une vision périphérique, comme si tu n’avais plus besoin de regarder le ballon. C’est pour cela que j’aime bien avoir mes mains et mes bras un peu devant moi, bien voir où j’agis, bien savoir où vont mes membres. Mais ça se travaille, c’est du travail de gammes, de dissociations bras-jambes, lever une jambe et baisser le bras à l’inverse, pour essayer d’occuper des espaces différents, prendre le maximum de place possible. Faire en sorte que le joueur qui arrive au tir ne voit que toi. Il faut montrer une grosse présence au tireur. Quand tu viens de faire un arrêt, il faut manifester ta joie, lui montrer, le chercher du regard : « Aujourd’hui, ça ne va pas être ton jour, je vais gagner le duel ! »

« Chauffer » l’adversaire fait partie de la stratégie Omeyer ?
Tout cela compte, la présence est très importante. Pour tes coéquipiers également, « Je suis là les gars ! », pour rassurer ta défense : « Vous pouvez me faire confiance, sur certaines situations de tirs, préoccupez-vous d’autre chose, sur un tir bien externe comme ça, vous avez juste à contrer, pas besoin de le toucher, j’ai pris l’ascendant ! »

Les premiers arrêts sont-ils importants dans un match ?
Oui, mais avec l’expérience, tu apprends à revenir dans un match qui a mal commencé. C’est un poste qui demande énormément de maturité, d’expérience, de matches joués, de situations vécues. Quand tu es jeune et que tu commences mal un match, tu as du mal à revenir dedans, or, tu as tellement de tirs que tu peux continuer à influer sur le résultat. Il y a des jours où tu as l’impression que tout va beaucoup plus doucement, mais que toi tu es beaucoup plus rapide, que tu as une meilleure lecture du match, ces jours où tu te sens super bien, où tu vas faire de grands matches.

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01 2017 The Red Bulletin

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