Gotaga

Toujours en mission

Texte : Pierre-Henri Camy
Photos : Antoine Doyen  

Le Français Corentin Houssein, 21 ans, est l’un des rares professionnels au monde du jeu vidéo Call of Duty. Athlète 2.0, Gotaga (son surnom) est une crème dans le réel, mais un « tueur » dans le virtuel.

Dédier l’essentiel de ses journées, et nuits, à jouer à un jeu vidéo, voyager pour le plaisir du jeu et être payé pour cela… beaucoup en rêvent. Corentin le vit. C’est Call of Duty, jeu militaire de tir subjectif, vendu à plus de 20 millions d’exemplaires chaque année, qui a permis à Gotaga de devenir un professionnel. Rencontre avec un champion des jeux vidéo, véritable e-athlète, que les Américains appellent « The French Monster ».


THE RED BULLETIN : Bonjour Corentin… pardon, Gotaga ! Peux-tu nous expliquer ce qu’est Call of Duty ?
GOTAGA :
 Un First Person Shooter, jeu de tir à la première personne, dans un univers militaire futuriste, ou contemporain. Les personnages, équipements et environnements diffèrent selon les opus. Nous en sommes au 11e aujourd’hui. Je suis un joueur professionnel en compétitions. Elles ont lieu entre deux équipes de quatre joueurs, dans différents modes de jeu : prendre un drapeau et le ramener dans son camp, des missions de destruction où une équipe attaque, et l’autre défend, etc. 

Quand as-tu commencé les jeux vidéo ?
J’avais 10 ou 11 ans, j’ai débuté avec le jeu Dead or Alive. Je jouais 3 heures dans la semaine, puis Call of Duty 2 est arrivé… Je suis passé à 3 heures de jeu par jour ! Les jeux en réseau (via des connexions Internet, ndlr) se sont développés, et des équipes se sont formées. Un jour, un gars avec qui j’avais déjà joué en réseau manquait d’un quatrième homme pour une partie de CoD, et je l’ai remplacé. Ma « carrière » a vraiment démarré grâce à un chat MSN avec lui.

Dès lors, tu t’investis de plus en plus dans Call of Duty, et tu constitues tes équipes… sans jamais rencontrer tes coéquipiers !
Exact ! Mais ça a changé avec mes premières LAN (local area network, ndlr), des tournois où les équipes s’affrontent en face-à-face, offline, dans la même pièce. Je me souviens de la toute première, elle a eu lieu un cyber café, à Paris, avec mon équipe de l’époque, les Mythix.

Est-ce que tu les avais déjà vus en vrai auparavant ?
Non. C’était presque émouvant. On a perdu contre des Néerlandais, du coup, on a décidé de participer au plus de LAN possibles. Un jour, des Anglais, les APEX, m’ont contacté, et j’ai bougé partout en Europe avec eux pour des LAN. J’avais 15 ans. Il m’arrivait de louper les cours. Mes motifs d’absence n’étaient pas « compétition de jeux vidéo », c’était « maladie », ou autre. J’ai joué 6 mois avec les Anglais, puis je suis retourné chez les Mythix.

« Ma carrière a vraiment démarré grâce à un chat MSN»

 Ta mère s’occupe de tes contrats aujourd’hui et suit de très près ta carrière, mais à cette époque-là, pas si lointaine, tes parents étaient OK avec ce rythme ?
Ils ont vu que c’était ma passion, que je voyageais. Ma mère n’a pratiquement jamais voyagé. Elle m’a soutenu. Au début, mes parents payaient mes déplacements, ils ne m’ont jamais bloqué.

Quand t’es-tu rendu compte que le gaming pouvait devenir quelque chose de sérieux ?
Quand le premier tournoi à un million de dollars de récompense a eu lieu, à Los Angeles. Je n’ai pas pu y participer car je n’étais pas majeur, à trois jours de l’événement. Les Mythix y sont allés sans moi. Ils ont terminé huitième, et se sont partagé 25 000 dollars. À ce moment-là, j’ai fait une pause de plusieurs mois, je ne touchais plus à ma console, c’était la démotivation complète…

Gotaga

« On joue jusque tard dans la nuit, cinq jours sur sept, voire plus»

Puis tu t’es remotivé, et tu as participé à ce tournoi, et évolué jusqu’à devenir un professionnel de Call of Duty, grâce à tes gains, aux sponsors et aux bénéfices générés par ta chaîne YouTube avec plus de 800 000 abonnés. 
J’ai construit ma communauté grâce à elle. Ça a grossi très vite, de 5 000 abonnés je suis passé à 200 000 en même pas un an. Ça a été l’une des plus grosses progressions françaises sur YouTube. Au début, je me concentrais sur les cours, la compétition et YouTube, mais j’ai dû faire un choix, j’ai quitté les cours 5 mois avant de passer mon bac. Sur ma chaîne, j’ai mis en avant la compétition, ce qui était nouveau. Tu montres tes parties en direct, ou tu les enregistres, et tu les diffuses avec tes commentaires. Je me filme sur fond vert, je mets ma musique, je fais mes montages si besoin. Je peux par exemple proposer un best-of d’un tournoi avec mon équipe. Un peu comme le résumé d’un match de foot. J’ai fait 841 000 vues avec la vidéo d’un tournoi de 2012 avec mon équipe, Vitality, organisé par Activision et Game One. On gagne d’un kill , et à la fin on hurle, ce qui a beaucoup plu à mes abonnés.

Parle-nous de Vitality justement, quand est née cette équipe parmi les plus redoutées sur Call of Duty ? 

« Sur ma chaîne YouTube, je suis passé de 5 000 à 200 000 abonnés
en un an »
 

 En août 2013, à l’initiative de Néo, notre manager, Broken, l’un de mes coéquipiers, et moi-même. C’est une équipe construite sur des amitiés, qui est parvenue à fédérer une énorme fan base, en France, et en Europe. Ça fait chaud au cœur, car nous sommes partis de zéro. 

Quel est votre quotidien ?
Une bonne partie de l’après-midi, on s’entraîne en solo. Le soir, jusque tard dans la nuit, cinq jours sur sept, voire plus, on fait des tournois en ligne tous les quatre, dont la plupart peuvent rapporter des gains.

Comment intégrer un tournoi en ligne ?
Grâce à des sites comme Gfinity.net. Tu t’inscris et tu choisis ton jeu. Tu t’enregistres pour une partie, tu confirmes le jour même, et le soir, tu joues. Il y a un prize money (récompense, ndlr) pour chaque tournoi. Tu peux jouer 7/7 jours, 24/24 heures, 365 jours par an à CoD, avec n’importe qui sur la planète. Il te suffit juste d’une connexion Internet.

La sensibilité de ta manette fait de toi un joueur très rapide. Les Américains t’appellent le « French Monster »…
C’est un réglage particulier de la manette. Pour la plupart des joueurs, faire effectuer un 360 ° à son personnage dans le jeu en poussant son bouton à l’extrême droite prend deux secondes. Avec mes réglages, en deux secondes j’ai déjà fait cinq ou six tours sur moi-même. C’est plus dur pour viser l’adversaire, mais je joue ainsi depuis longtemps, et ça m’avantage dans beaucoup de situations, j’ai l’impression de ne pas être limité. 

«Tu peux jouer 7/7 jours, 24/24 heures, 365 jours par an à Call of Duty. Avec n’importe qui sur la planète. Il te suffit d’une connexion Internet »

Champion de France avec Vitality en 2013, tu es un habitué des plus gros événements mondiaux. C’est chaud, parfois ? Les joueurs se frittent ?
Comme dans tous les sports, ça peut déborder. Certaines fois, parce que des mecs perdaient, ils allaient attraper les autres. Mais ça a changé. Aujourd’hui, il y a des règles, tu peux être éliminé, ou banni, il faut faire attention à ton comportement. 

En compétition, entends-tu la foule ?
Le casque qui nous permet de communiquer atténue le bruit, mais tu sens les gens présents. Ça peut te booster. Quand tu loupes une action, c’est autre chose. Avant, le public pouvait influer sur mon jeu, plus maintenant.

As-tu des fans ?
Sur les gros événements comme le ESWC, genre de championnat du monde des jeux vidéo qui a eu lieu à Paris en 2014, tu as l’impression d’être une rock star. Parfois, au ciné, des gars me reconnaissent et on discute. Ça reste très cool.

Un gamer pro et vieux, ça existe ?
En général, une « carrière » s’arrête vers 25 ans. Quand je n’aurai plus de réflexes et que j’arrêterai, j’essaierai de rester dans le domaine du jeu. Peut-être aux côtés de mon frère, surnommé « Carbon », qui a 15 ans. Il est bien meilleur à Call of Duty que je ne l’étais à son âge…

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04 2015 The Red Bulletin

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