Clown torero Josh Daries face au taureau

Un clown pour cible

Texte : Andreas Rottenschlager
Photos : Jim Krantz

Tout cow-boy que tu sois, lors d’un rodéo, ta vie ne tient pas à grand-chose. Mais des « toreros » sapés en clowns sont là pour te sauver des taureaux furieux prêts à te piétiner.

Dimanche matin à Clovis, USA. Aux abords d’une arène de rodéo, la mutation de Josh Daries a lieu dans une caravane trouée par la moiteur. Josh Daries, 26 ans, mince, les yeux bleu clair, enfile sa coquille et enroule des bandages autour de ses poignets.

Josh Daries, la transformation

Le torero Josh Daries participe à près de cinquante rodéos par an. Le maquillage fait partie de l’histoire des toreros, ces personnages burlesques qui divertissent le public et sauvent la vie des cow-boys.

 Autour de son buste, il attache un gilet de protection en plastique et effectue des mouvements circulaires avec ses bras pour vérifier qu’il tient bien. 

Puis Daries enfile un short en jeans délavé – trois fois trop grand, taille XXL, bords effilochés. Avant de farfouiller dans sa valise et d’en sortir une chemise orange, constellée de pois fuchsia et parsemée de motifs batik. Il la boutonne par-dessus son gilet de protection. Pour parfaire sa métamorphose, il ne manque plus qu’un peu de maquillage. Crayons en main, Daries dessine des auréoles violettes sous ses yeux et sur son menton, et les remplit de peinture blanche. Sa journée de travail commence dans une heure.

Josh Daries est un clown torero chargé de porter secours aux cow-boys en détresse lors des rodéos. Si un rider est désarçonné par le taureau, Daries attire à lui l’animal pour laisser au cow-boy le temps de se mettre à l’abri.

Ça, c’est quand tout se passe bien. Quand c’est moins vrai, le cow-boy s’empêtre dans la bullrope, avec laquelle il est accroché à l’animal, et le taureau et ses 900 kilos le traînent sans répit. Ou bien le cow-boy reste inconscient au sol après sa chute. Dans ce cas, un second torero doit  détourner l’attention de la bête pendant que Daries se jette sur le cow-boy pour le protéger, tout en priant pour qu’il ne se fasse pas piétiner à mort.

« Ne jugez pas le courage d’un homme à sa tenue… de clown »

 
Les toreros, ces héros de l’ombre, sont présents à chaque rodéo. Avec leurs tenues hautes en couleur et leurs shorts trop grands, ces hommes risquent leur vie pour en sauver d’autres. Au début du XXe siècle, leurs  ancêtres, les clowns de rodéo, divertissaient le public avec leurs collections toutes personnelles de gags, et c’est pour ça que la plupart des toreros portent aujourd’hui encore des tenues flashy. « Ça fait partie de notre héritage », explique Josh Daries en sortant de sa caravane-loge. 

Dans l'arène

Face au taureau. Le clown torero Josh Daries lors d’un rodéo à Clovis, États-Unis : « Il faudrait être un fou pour ne pas avoir peur. »

Deux jours plus tôt, au volant de son pick-up marron, Daries est arrivé à Clovis, une ville de fermiers au pied de la Sierra Nevada, à quatre heures de route au nord de Los Angeles. Dans cette vieille cité californienne de 100 000 habitants, on ne jure que par le rodéo. Des compétitions s’y déroulent depuis plus d’un siècle. Il y a même un cow-boy sur l’emblème officiel de cette municipalité du comté de Fresno, en Californie.

Vingt minutes avant le rodéo, Daries  piétine dans l’entrée latérale de l’arène et étire ses adducteurs. Il lance : « Des jambes rapides, c’est ça mon assurance-vie. » Il doit sprinter vers le postérieur du taureau pour forcer l’animal à se retourner, avant de se lancer à sa poursuite. Ça se joue au centimètre près : « Un coup de sabot peut te mettre K-O ou te casser les côtes », explique Daries. En 1989, le rider Lane Frost est décédé après s’être fait attaquer par un taureau. Ses côtes cassées lui ont transpercé les poumons.

Jusqu’à présent, Daries a eu de la chance : il n’a subi que deux opérations au genou,et souffert que de quelques articulations démises. En 2013, un taureau lui a mis un coup de corne dans le menton. Dans les vapes, il pouvait à peine tenir debout. Mais Daries a continué. Encore cinq minutes. Avant de poser un genou à terre et de prier : « Mon Dieu, protège-moi, protège mes collègues, les riders et tous les taureaux dans l’arène. » 

« Un coup de sabot : un K-O, ou des côtes cassées »


Aujourd’hui, les toreros sont trois. Les deux collègues de Josh Daries portent  des tenues bleu canari et rose tulipe. C’est la finale de la discipline reine, la monte du taureau. Le terrain de rodéo de la ville de Clovis est un rectangle de 150 mètres sur 40, bordé de tribunes en tôle. 7 000 fans ont répondu présent. De la musique pop résonne à travers les haut-parleurs. 

Lors de la monte du taureau, les riders, agrippés à la bullrope d’une seule main, doivent tenir 8 secondes sur l’animal qui fait le gros dos. Les juges notent le style  et la férocité du taureau. Le rodéo de Clovis fait partie du championnat de la Professional Rodeo Cowboys Association (PRCA). Ce week-end, presque 300 000 dollars de prix sont distribués.

Sur le terrain de rodéo, Daries et ses collègues ont commencé à faire l’inventaire des riders. L’homme à la chemise rose tulipe fonce vers les taureaux prêts à charger. Le torero, chemise bleu canari, fait sortir les cow-boys de la zone de danger. Pour les riders, au terme des 8 secondes, le danger est écarté. Daries, lui, a encore 19 montées à gérer. Son maquillage coule avec la transpiration. 

« Des jambes rapides, c’est ça mon assurance-vie »
Josh Daries


Le désarçonnement le plus spectaculaire de l’après-midi, on le doit à un taureau  nommé « Crystal Deal ». Pourtant, la main du cow-boy était fermement cramponnée à la bullrope. Sans succès. Il est éjecté du dos de l’animal qui martyrise le sol poussiéreux à coups de sabots. Immédiatement, les « gardes du corps » multicolores arrivent et entrent en scène. L’homme en bleu canari aide le rider à se relever. Le cow-boy titube jusqu’à la grille  mais il n’a rien de grave. 

Le cow-boy vainqueur du rodéo repartira avec un chèque de 5 696 dollars. Et les toreros ? « Trop peu, compte tenu des risques que l’on prend », dénonce Daries. Sa récompense, c’est quand il n’y a pas de blessés. Parfois, un cow-boy lui paie une bière. Deux heures après le rodéo, Daries se tient devant sa Dodge. Il est redevenu lui-même. Qu’a-t-il appris en huit années passées à risquer sa vie fardé en clown ? 

« Que l’on ne peut pas juger le courage d’un homme à sa tenue. »

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09 2015 The Red Bulletin

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